Diplomatie/Les rapports du Bénin avec les autres États : Fantomatique politique étrangère

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Richard Boni OUOROU – politologue

Avec la dernière annonce de la fermeture de certaines représentations diplomatiques béninoises, il convient de se poser la seule question qui vaille : quelle est, à la fin la politique étrangère du reginme de Patrice Talon ?

Pour mieux comprendre l’intérêt de la question, il faut préalablement faire la distinction entre diplomatie et politique étrangère. Si les deux notions ne sont pas synonymes, elles sont toutefois complémentaires et interdépendantes dans la mesure où la politique étrangère ne peut exister sans l’activité de la diplomatie chargée de la faire comprendre et de la mettre en œuvre. À l’inverse, la diplomatie a besoin d’être guidée par une politique étrangère lisible sinon coherente.

Il faut entendre par politique étrangère l’action menée par un État dans le but d’établir des relations diverses (coopération internationale, commerciales, diplomatiques et militaires, etc.) tant, avec les autres États, que les autres acteurs des relations internationales. Pour l’internationaliste français Marcel Merle,  » la politique étrangère est […] la partie de l’activité étatique qui est tournée ; vers le ‘dehors » c’est-à-dire qui traite, par opposition à la politique intérieure, des problèmes qui se posent au-delà des frontières. 

Au travers de la politique étrangère, l’État cherche tout aussi bien à apporter une réponse au comportement des autres acteurs internationaux, que d’agir, sur son environnement pour le conserver tel quel quand il lui est favorable et le transformer quand il lui paraît défavorable. Autrement dit, l’État cherche, par le moyen de la politique étrangère à au moins maintenir et au mieux accroître ses capacités d’influence à l’extérieur du territoire national.

Quant à la diplomatie, elle est la mise en œuvre de la politique étrangère par l’intermédiaire des diplomates.

Au regard de ce qui précède, il importe de poser deux postulats afin de porter un jugement sur la politique extérieure de Patrice Talon.

D’une part, la politique étrangère correspond aux choix stratégiques et politiques des plus hautes autorités de l’État. En comparaison aux autres politiques publiques, elle joue un rôle à bien des égards primordial. Elle représente ainsi une des tâches incontournables de tout système politique.  Aussi, ne peut-elle être ni statique, ni inerte et encore moins illisible ou carrément absente.

D’autre part, l’existence d’un réseau diplomatique et consulaire est indispensable pour la mise en œuvre de la politique étrangère et la protection des intérêts et des ressortissants à l’étranger.

Partant de ces deux postulats, on peut d’emblée affirmer que ce qui est en réalité le démantèlement du réseau diplomatique du Bénin est la traduction soit de l’absence d’une politique étrangère du régime Talon, soit alors d’une conception minimaliste de celle-ci, une espèce de minus habens. En tout état de cause, la politique étrangère du régime de la Rupture, pour peu qu’elle existe, est invisible ou tout le moins illisible.

Les conséquences d’une telle attitude ne peuvent qu’être préjudiciable tant pour le Bénin que pour Patrice Talon lui-même.

Pour le Bénin, il n’est point besoin de démontrer que pour le pays pauvre qu’il est, l’aide et le partenariat économique des parties intégrantes dont dispose un État pour son développement économique. À cet effet, il lui revient de définir, au regard de ses besoins, la nature de l’aide dont il a besoin et aussi, d’intégrer dans la dynamique de sa politique de développement, l’aide qu’il reçoit unilatéralement de ses partenaires. En se privant donc d’une capacité de projection sur le globe terrestre par le biais du démantèlement de ses représentations diplomatiques, comment est-ce que le régime de la Rupture entend tirer profit de tous les avantages qu’offre la coopération économique ?

Ce qui est dans les faits un repli diplomatique est d’autant plus inquiétant que le Bénin, à l’instar de beaucoup de pays de la sous-région ouest-africaine, est aujourd’hui une potentielle victime du terrorisme des groupes djihadistes implantés dans la région sahélienne. Les récents événements du parc de la Pendjari ont révélé l’absence de prospective en matière de sécurité du régime Talon.

Et pourtant, il était évident au regard d’un certain nombre d’indicateurs que le Bénin était tout aussi concerné par le problème du terrorisme dans la sous-région et se devait par conséquence de prendre des mesures préventives. Cela demandait une implication plus active dans la coopération sécuritaire sous-régionale et internationale mise en place à cet effet. Ce qui n’a pas été véritablement fait.

Les conséquences pour Patrice Talon quant à la désormais fantomatique politique étrangère du pays ne sont pas des plus anodines. S’il y a une donne en matière diplomatique que le président béninois actuel n’a pas intégré ou alors a sous-estimée, c’est la place importante qu’occupent l’établissement et l’entretien des relations personnelles entre chefs d’États africains dans leur politique étrangère.

Cet élément a très souvent servi dans la résolution de certaines impasses. À titre d’exemples, le dénouement de la crise gambienne au sujet du sort du président Yayah Jameh n’a été possible que grâce à l’implication personnelle du président guinéen Alpha Condé qui entretenait une relation de profonde amitié avec l’ex-chef d’État gambien.

Lorsque la Confédération africaine de Football réattribue l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations au Cameroun en 2021, ceci se fait au détriment de la Côte d’Ivoire qui s’est vue de fait imposée l’édition suivante de 2023. En dépit du courroux des responsables sportifs ivoiriens qui menacent de saisir les instances internationales aux fins d’annulation de cette décision, le gouvernement ivoirien entérine la décision de l’instance faîtière du football africain. Il est manifeste que des échanges au plus haut sommet ont eu lieu entre les présidents Alassane Ouattara et Paul Biya.

Le premier s’est sans doute souvenu de l’attention particulière que lui avait témoignée le second en l’honorant de sa présence à l’occasion de la cérémonie de sa prestation de serment. Le très énigmatique président camerounais est en effet connu pour la rareté de sa présence dans divers types de rencontres et cérémonies. Il faut préciser que le déplacement du président Paul Biya à Yamoussoukro était un geste d’apaisement au regard de la position de l’opinion publique camerounaise très largement acquise au président Laurent Gbagbo pendant la crise ivoirienne.

Pour en revenir au Bénin, à l’hyperactivité diplomatique du président Yayi Boni à l’époque de sa gestion, Patrice Talon oppose une apathie sans précédent pour un chef d’État béninois. Ce qui se traduit tout aussi bien par ses visites chez ses homologues africains que par l’absence de visite de ses derniers au Bénin. En dépit de ce qu’il n’est plus aux affaires, le président Yayi Boni n’a eu de cesse de mener une activité diplomatique de premier rang avec la multiplication des rencontres au plus haut sommet de l’État ainsi qu’une participation proactive à des manifestations politiques sur le continent africain. En fait, l’ex-chef d’État béninois n’a eu qu’à se mouvoir librement sur un terrain laissé à l’abandon par son successeur.

Ce qui n’a pas été sans effet lorsqu’il a fallu résoudre la question de sa séquestration par le régime béninois. C’est peu dire que d’affirmer que sa libération a été l’œuvre de l’implication de bon nombre de chefs d’États africains en exercice et à la retraite. Si le président Yayi Boni a ainsi, pu bénéficier des retombées de son activité diplomatique et de ses relations personnelles avec ces derniers, Patrice Talon à l’inverse a pu mesurer son isolement et c’est surtout rendu compte de ce qu’il n’a jamais été admis dans le cercle de la fameuse  »mafia des présidents africains ».

Personnellement, je reste persuadé que la manifeste absence de la politique étrangère du régime de la Rupture est imputable à son chantre, Patrice Talon. Il faut se résoudre à accepter l’évidence, que l’actuel président béninois se refuse à intégrer tous les rouages de la mécanique étatique et a fortiori l’importance de la politique étrangère pour le fonctionnement d’un État.

Il est toutefois à déplorer que l’homme fort du Bénin aura cependant réussi à appréhender et à étendre sa toute puissance hégémonie sur les moindres compartiments  économiques du pays, laissant planer bien de doutes sur les perspectives d’une gouvernance exemplaire, gage d’un développement certain. L’adage dit que  »tant qu’il y a la vie il y a l’espoir ». Et il importe de s’en interroger. Il y -a-t-il toutefois encore une seule raison d’espérer ? Là est toute la question.

Richard Boni OUOROU

Politologue

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