Bénin/Invitation controversée du Chef de l’État à une concertation politique:Ce dialogue, pour quelle finalité ?

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(Une opinion de maitre Fatiou Ousman, avocat)

 S’il y a une question qui agite depuis quelques semaines toutes les couches sociales et politiques du pays, c’est bien de cette crise postélectorale qui perdure et érode chaque jour un peu plus, la cohésion nationale et le vivre ensemble des Béninois. L’ayant bien compris, le Chef de l’Etat a solennellement fait la promesse dans son adresse à la nation, de convier toutes les forces politiques nationales sans exclusive pour un dialogue franc et constructif pour une sortie de crise. A l’arrivée, les fruits ne semblent guère tenir la promesse des fleurs en ce sens que c’est plutôt d’un débat aux allures de « séminaire national » qui se profile. Une initiative qui suscite moult débats et constitue le ferment d’une opinion exprimée à travers les colonnes de la Dépêche par un compatriote de la diaspora, avocat de profession, Maître Fatiou Ousman. (lead de la rédaction)

Conformément à ses engagements, le Chef de l’Etat béninois a convoqué plusieurs formations politiques à une rencontre qui se déroulera du 10 au 12 octobre 2019 pour ce qui est annoncé comme un Dialogue National.

Cette invitation/convocation s’inscrit dans le cadre de la volonté affichée de réunir les acteurs politiques nationaux pour échanger sur les causes de la crise électorale du début d’année 2019 et qui a connu son acmé avec les incidents des 1er et 2 mai 2019, sur fond de répression sanglante des manifestations pacifiques.

L’objectif de cette rencontre, comme déjà annoncé par le Chef de l’Etat en mai 2019, est de « toiletter », « réécrire » et « réviser » les textes querellés (charte des partis politiques et Code électoral) qui ont été promulgués en septembre 2018, à 6 mois de l’élection législative d’avril 2019.

A quelques jours de cette rencontre, aux allures de séminaire gouvernemental sous la houlette du Chef de l’Etat, il est permis de s’interroger sur l’opportunité de ce prétendu Dialogue.

Le contexte de ce dialogue

Le premier questionnement sur cette rencontre concerne d’abord son Timing et le contexte dans lequel elle intervient.

Nous sommes en octobre, la rentrée scolaire date de quelques semaines et l’on sait les difficultés rencontrées par de nombreuses familles pour assumer et assurer la rentrée de leurs enfants élèves, collégiens, lycéens et étudiants.

A cela s’ajoute ce mélodramatique épisode de « l’évaluation-diagnostic » des enseignants dits reversés dont les modalités sont aussi contestables que décriées par les acteurs du secteur de l’enseignement.

Certains enseignants ne savent toujours pas d’ailleurs s’ils seront conservés dans le corps et si oui à quel poste et lieu ils seront affectés.

Cotonou et le pays vivent au rythme des pluies diluviennes qui provoquent des inondations monstrueuses et des crues de rivières, ce qui interpelle sur le travail fait depuis trois ans pour améliorer le cadre de vie des béninois par le réseau d’assainissement et d’écoulement des eaux pluviales et usées.

Pire encore, depuis bientôt deux mois, le Géant voisin Nigérian a fermé ses frontières au nez d’un Bénin impuissant qui n’a que ses yeux pour pleurer puisque sa diplomatie est inefficace à rétablir un dialogue avec le Nigeria.

Fatiou Ousman, avoca

Le silence des autorités béninoises, je parle du Chef de l’Etat et des Ministres des Affaires Étrangères, du Développement, de l’Economie et du Commerce, est de ce fait particulièrement incompréhensible si ce n’est intolérable.

Aucune communication officielle, en dehors d’un communiqué des douanes dressant une liste de produits interdits à l’exportation. Ce silence n’est pas normal quand on connaît les conséquences de ce blocus voire embargo nigérian sur notre économie.

Aucune donnée officielle sur le chiffrage des pertes subies par l’économie béninoise, l’exportation et la réexportation de produits de tous genres constituant un des pans importants de l’activité commerciale des béninois.

Aucune indication des préjudices en termes de taxes et de rentrées douanières, au moment où l’on se prépare à voter un budget 2020 qui va forcément subir l’impact de cette situation inédite, tout budget préparé devant tenir compte de cet état de fait.

A mon humble avis, les priorités sont là, elles sont dans l’urgence à régler les problèmes que rencontrent les concitoyens Béninois, soit, et la liste est loin d’être exhaustive :

–          Des conditions de vie insupportables par temps de pluie

–          Une misère admise par le Chef de l’Etat et une paupérisation grandissante

–          La précarité de l’emploi

–          Des usines et sociétés qui ferment les unes après les autres, faute de marché

–          La cherté de la vie

–          Etc…

Tous les Béninois qui doivent lutter au quotidien pour survivre sont dans l’attente d’une action politique en leur faveur, d’une réponse et d’une attention pour eux.

Les Béninois, attendent de leur Gouvernement qu’il règle leurs problèmes existentiels et de survie et qu’il ait à cœur de rendre leur vie meilleure.

Ils n’attendent pas de ce Gouvernement qu’il organise une rencontre entre soi, dépensant au passage quelques millions de Francs CFA qui eurent été utiles ailleurs, pour déboucher sur une issue connue à l’avance puisqu’annoncée par le Chef de l’Etat en mai 2019 : relecture des textes.

Le Gouvernement et sa majorité exclusive parlementaire n’ont pas besoin d’autres partis politique pour réécrire une loi.

De ce point de point de vue, cette rencontre dite de Dialogue est inopportune et constitue assurément une perte de temps, d’énergie et d’argent.

Peut-être s’inscrit-elle également aussi dans cette stratégie de « story telling » visant à distraire les esprits et à les éloigner de l’essentiel voire de leurs propres priorités.

Mais le timing n’est pas la seule incongruité de ce « Séminaire gouvernemental ».

            Sur le principe même de cette rencontre,

L’inopportunité de cette rencontre se retrouve également dans la forme et le contenu.

La forme d’abord.

Jusqu’avant la Conférence de Presse du Porte-parole du Gouvernement, Lundi 7 Octobre 2019, on ignorait tout : lieu de rencontre, sujets abordés, déroulement des débats, direction et orientation des débats, présence d’un médiateur ou arbitre, portée des décisions prises, suites de ces décisions éventuelles etc…

L’invitation était aussi évasive que vague, ce qui a d’ailleurs conduit le parti FCBE (récemment auréolé de son récépissé définitif obtenu dans un délai record) à émettre des réserves sur sa participation.

Si, comme on dit au pays, une invitation ne se refuse pas, encore faut-il que soient respectées les règles de convenance et de bienséance.

Un gouvernement, encore moins un Président de la République n’invite pas des acteurs politiques, sur trois jours, sans présenter un minimum de programme et de déroulé de la rencontre.

Ce flou volontairement entretenu par le pouvoir a suscité un doute que l’avocat Porte-parole du Gouvernement a tenté de dissiper.

Cependant le contenu de son intervention a suscité d’autres interrogations.

Il a tout d’abord limité la portée de cette rencontre en indiquant que le Dialogue n’est pas National mais juste Politique.

Comme si les Politiques n’avaient pas vocation à régler les problèmes de la Nation.

Ensuite, il a exclu du champ du débat le Clergé et les organisations de la Société Civile, alors que les affaires de la Nation, bien que politiques, sont le fait des toutes les composantes de la Nation : Elus, Syndicats, Chefferies traditionnelles, Organisations religieuses, Clergé, Organisations de la société civile, Chaque citoyen etc…

Les seuls partis politiques, qui plus est, les seuls sélectionnés discrétionnairement et exclusivement par l’initiateur de la rencontre, n’ont pas le monopole de la chose politique nationale.

Enfin et surtout, le Ministre de la Culture a minimisé la gravité de la situation de la nation en la comparant au contexte des années 1990 qui a conduit à la conférence nationale (salaires impayés, syndicats en grève, pays bloqué …) sous-entendant que la situation actuelle ne serait pas critique.

Cette posture en dit long sur la cassure entre l’exécutif et le Pays.

Dire que le Bénin ne vit pas une crise est contraire à la réalité et revient à nier la gravité de la situation : une assemblée monocolore, une élection contestée, des manifestations réprimées dans le sang, des morts et des blessés pour leur liberté, des institutions de contre-pouvoir complaisantes si ce n’est complices, un pays divisé et craintif, recul des libertés publiques et individuelles, détenus politiques ou pour s’être exprimés librement, exilés politiques etc… La liste est loin d’être exhaustive.

Je n’évoque pas ici les aspects économiques de cette crise, mais ils justifieraient également une conférence plus vaste et Nationale.

Le Bénin vit une crise qui exige que tous les citoyens Béninois soient impliqués dans ce Dialogue qui doit non seulement être National mais également devra se tenir dans tous les villages, tous les quartiers du pays.

De ce premier chef, il est difficile d’accorder du crédit à cette initiative.

Sur le fond, à présent.

Il y a la qualité de l’initiateur de cette rencontre : le Chef de l’Etat.

La mission première du Chef de l’Etat, telle que définie par la Constitution, est d’œuvrer pour le bien-être des Béninois en préservant l’intérêt général et l’unité nationale.

Le texte fondateur n’a pas fait du Chef de l’Etat un conciliateur ou un médiateur d’une crise sociale dont il est également acteur, surtout quand il se fait Chef de la majorité exclusive parlementaire et Chef des deux partis composant l’Assemblée Nationale issue du scrutin contesté du 28 avril 2019.

Tout le monde le sait, l’on ne peut être juge et partie à la fois, le pyromane ne peut pas jouer le rôle de pompier une fois le feu allumé.

Ce serait trop facile. Ce serait induire les citoyens en erreur sur le rôle de chacune des parties.

Surtout, cela donnerait le sentiment d’une forme d’impunité politique qui contraste avec les dégâts causés.

En parlant de dégâts, je ne pense pas du tout aux dégradations matérielles évoquées par le conseil des ministres suivant les incidents des 1er et 2 mai 2019, ce qui est profondément scandaleux.

Je pense plutôt aux nombreux Béninois blessés par les coups de matraque des forces armées, aux nombreuses vies ôtées, dans une indifférence méprisante, et à leurs familles éplorées dont le deuil n’a pas été respecté car les corps ont été retenus longtemps et que les causes de leur mort ont été déformées par des conclusions d’une expertise aussi hallucinante qu’indigne.

Je pense aussi aux dégâts causés à notre Démocratie qui est passée, de modèle-référence et d’espoir pour les jeunesses africaines, à un régime autoritaire sous des habits de démocratie.

J’ai encore en mémoire cet appel signé par de nombreux intellectuels africains après les interventions de la CEDEAO, des Nations Unies et du Nigeria pour la reprise du scrutin législatif d’avril 2019. En vain.

Le Chef de l’Etat est, de ce second chef, disqualifié pour porter ce Débat et ce Dialogue.

En outre et surtout, une fois de plus et comme à son habitude, le Chef de l’Etat veut garder le tempo et la main sur la vie politique au Bénin.

Il convoque qui il veut, exclut qui il veut, sélectionne les thèmes abordés, oriente les débats, les dirige, détermine le calendrier des échanges, choisit ensuite de diffuser les séquences de manière discrétionnaire avant de décider in fine des conclusions.

Il ne peut être question de Dialogue National hors la présence de toutes les composantes de la classe politique béninoise.

Ainsi, l’absence des partis d’opposition déjà exclus du scrutin législatif d’avril 2019 est de nature à priver ce Dialogue de toute légitimité.

A ceux qui seraient tentés de répliquer que seuls les partis s’étant mis en conformité avec les nouveaux textes doivent s’asseoir autour de la table de discussion, je répondrais ceci : il faudrait donc se mettre en conformité aujourd’hui vis-à-vis de lois dont la réécriture est quasi actée pour ensuite devoir se mettre à nouveau en conformité ?

De qui se moque-t-on ?

En plus de l’absence des partis politiques d’opposition, le fait que la Société Civile soit exclue de ce Dialogue ne peut qu’interpeller et inquiéter.

Les organisations de la société civile sont pourtant demandeuses de la tenue d’assises nationales incluant toutes les composantes de la nation et de ses corps intermédiaires.

Le Clergé a milité dans ce sens et a même offert ses services et bons auspices en entamant des entretiens avec certains acteurs de la crise électorale.

Son ardeur a été vite refroidie par les réticences de l’exécutif Béninois qui a tout mis en œuvre pour tuer cette initiative dans l’œuf afin que ce Dialogue ne lui échappe pas et ne dérive pas en une seconde Conférence Nationale.

Il faut comprendre que le régime de la rupture n’a ni envie ni intérêt à ce que s’instaure un débat général et national sur la crise électorale et sa propre gestion de cette crise par une répression sanglante.

Le gouvernement exècre l’idée d’un déballage populaire et d’un débat à charge contre sa politique et l’orientation autoritaire de son action.

C’est la raison pour laquelle ce Dialogue se veut uniquement réservé à un clan politique, l’on est et demeure entre soi ; l’autre – opposant(s), société civile, syndicat, peuple- est de facto exclu car il est gênant.

Ce Dialogue est en fait un Monologue organisé pour soi et pour donner le change à une communauté internationale qui fait semblant de surveiller, mais qui a montré son impuissance.

Enfin, ce Dialogue est mort-né dès lors que ses conclusions sont d’ores et déjà connues comme annoncées par le Chef de l’Etat lui-même : la réécriture de la charte des partis politiques et du code électoral.

Les dés sont pipés d’avance et le résultat du match est connu avant même son démarrage.

Ne soyons pas dupes.

EN CONCLUSION,

Ce Dialogue n’aurait de sens que si et seulement si, incluant acteurs politiques soumis et opposants, société civile, clergé, syndicats, représentants des personnes et familles touchées par la répression, les points suivants sont abordés et adoptés :

–          Abrogation des textes électoraux controversés

–          Abrogation des textes limitant les libertés publiques et individuelles

–          Retour aux textes précédents

–          Auto dissolution de cette assemblée nationale

–          Régularisation de tous les partis politiques ayant fait les démarches utiles

–          Reprise de l’élection législative du 28 avril 2019

–          Sort des personnes touchées par la répression politique des 1er et 2 mai 2019

–          Responsabilités engagées dans la répression politique des 1er et 2 mai 2019

–          Libération des prisonniers d’opinion

–          Retour des Citoyens contraints à l’exil.

Ce sont, à mon sens, des préalables incontournables à la tenue d’une telle rencontre.

En l’état, le seul objectif fixé par le Chef de l’Etat serait le statu quo, sauf à viser le toilettage des textes en cause.

Ce serait une erreur grave de penser que, dans un contexte de crise politique et sociale sur fond d’élection contestée, il doit revenir à cette assemblée nationale acquise au gouvernement de voter de nouveaux textes de lois sur le sujet même de sa crise de légitimité.

Tous ceux qui s’associeraient à une telle idée et adopteraient une telle résolution prendraient le risque et la responsabilité d’ouvrir la Boîte de Pandore du Vote d’une nouvelle refonte de textes sensibles.

Ils devront également assumer d’avoir fait le nid d’une nouvelle crise électorale et sociale prévisible en cas de vote de nouvelles dispositions d’exclusions ; on évoque déjà l’idée d’un parrainage (par des députés et/ou élus locaux) pour tout candidat à l’élection présidentielle.

Cette responsabilité, ils devront l’assumer devant l’Histoire et devant les Béninois.

En synthèse, cette rencontre dite de Dialogue National est aussi inopportune qu’inutile de sorte qu’il m’apparaît irresponsable de consacrer des millions de francs CFA à ce manège politique.

Les Béninois sont en droit d’attendre plus et mieux de leur Président et un meilleur usage de leur argent.

#BringBackMyDemocracy #LaLutteContinue

Maître Fatiou OUSMANAvocat Patriote

 

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