Bénin/Regards croisés sur la célébration de la Conférence Nationale de février 1990 : Ajavon invite à un sursaut pour restaurer la démocratie

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19 février 1990, 19 février 2020. Trente ans déjà que le Bénin- au prix de quel sacrifice ?- a tourné une page noire de son histoire. Douloureuse page s’il en est, marquée par le règne d’un régime de totalitarisme inhibitrice de toute action au profit du rayonnement de notre pays. Trente ans après, la mémoire exige qu’on s’en souvienne. Et ce devoir, Sébastien Germain Ajavon, depuis son exil, l’a accompli. Rappelant ce glorieux jour, le président d’honneur de l’USL en appelle à un sursaut patriotique de ses concitoyens aux fins de restaurer la démocratie née au sortir des mémorables assises.

Contrairement à l’amnésie consciente ou inconsciente observée chez les nouveaux princes qui nous gouvernent, Sébastien Germain Ajavon, lui, se rappelle ce merveilleux lundi 19 février 1990. Les forces vives de la nation, au sens propre du terme, avaient pris d’assaut l’hôtel PLM Alédjo pour « vaincre la fatalité » qui semblait s’abattre sur la pays avec le règne du parti de la révolution populaire du Bénin, PRB ? sous la férule du « grand camarade de lutte », Mathieu Kérékou. Mais celui –ci, 17 ans après, comprit son erreur. L’orientation par lui choisie pour conduire le destin du Bénin relevait d’une aberration.

Et en bon patriote, Mathieu Kérékou accepta de s’humilier pour sauver son pays, au bord de la ruine, du gouffre.

La conférence nationale des forces vives s’ouvrit alors ce 19 février 1990.Lorsque le rideau tomba sur l’historique rencontre le 28 février, le Bénin retrouva une nouvelle identité. De la dictature, le pays glissa en douceur à la démocratie, avec tous les attributs d’un tel système. Ces attributs, Sébastien Germain Ajavon les rappelle aux bons souvenirs de ses compatriotes. Plus « de dictature, d’oppression, d’injustice ». Place aux « valeurs de démocratie, de liberté », se souvient le président d’honneur de l’Union sociale libérale, non sans amertume. Rien qu’en pensant à ces grands hommes, à ces vrais patriotes, géniteurs de cette conférence. Ajavon nomme Mathieu Kérékou et Monseigneur Isidore de Souza.

Regrets, douleurs

« Aujourd’hui19février2020, trente ans après, nous mesurons avec amertume combien ce magnifique héritage fait d’acquis démocratiques et sociaux, de progrès politiques et économiques est menacé de toutes parts depuis quelques années. Les libertés individuelles sont en constant recul et l’exclusion politique devenue un mode de gouvernance », constate et regrette Sébastien Germain et Ajavon.

 Et il n’est pas le seul à se plaindre du sort fait aux précieux acquis obtenus par le peuple béninois aux lendemains de cette conférence nationale. L’agrégé de droit, Joel Aïvo, lui emboite le pas. Le prof se désole : «  Seulement, 30 ans plus tard, par sa passivité, l’Etat efface de notre histoire toute trace de la Conférence nationale, laisse tomber en ruine ses vestiges dont le PLM-Alédjo, fait disparaître de son discours toute référence à la Conférence, combat certaines de ses grandes résolutions, fragilise volontairement les options fondamentales faites, au nom du peuple béninois, par les délégués à la Conférence ».

Mais pourquoi le régime de la rupture adopte-t-il une telle attitude, incompréhensible et inadmissible du reste à tout point de vue ? Aussi, Joel Aïvo, déplorant la propension du régime de la rupture à gommer tout souvenir relatif à cette conférence, propose : « J’invite les gouvernants d’aujourd’hui à valoriser notre histoire et à accorder un peu de place aux faits et aux acteurs du passé afin que les dirigeants qui leur succéderont demain leur réservent, à leur tour, la place qu’ils mériteront dans notre histoire ».

Si le publiciste invite le pouvoir en place à revoir sa politique de « tabula rasa » par rapport à l’historique assise, Sébastien Germain Ajavon, lui, invite plutôt le peuple à un sursaut patriotique à effet de « restaurer l’Etat de droit dont nos ainés ont rêvé, puis bâti ». Message reçu ? Certainement et sans doute.

Vincent Mètonnou

ENCADRE : MESSAGE DE SEBASTIEN AJAVON

Au peuple béninois souverain, à ses filles et fils.

«  Aujourd’hui 19 février 2020, trente ans après, nous mesurons avec amertume combien ce magnifique héritage fait d’acquis démocratiques et sociaux, de progrès politiques et économiques, est menacé de toutes parts depuis  quelques années ».

Mes chers concitoyens,

Le Bénin, notre pays, a une place singulière en Afrique: souvent à l’initiative sur des chemins précurseurs, des expériences politiques notables respectueuses des droits de l’Homme.

Il y a trente ans jour pour jour, le 19 février 1990, nous ouvrions une nouvelle ère en Afrique Sub-saharienne. Pour notre survie et celle des pays qui essaieront de faire autant que nous, nous avons inventé la  Conférence des Forces Vives de la Nation dans une démarche inclusive et avec un sens élevé de l’intérêt supérieur de notre Nation.

Le génie béninois a été de percevoir nettement la nécessité de se débarrasser du joug de la dictature, de l’oppression et de l’injustice. Certains de nos compatriotes, hommes d’État de l’époque, ont su répondre à leur destin et sont définitivement rentrés  dans l’Histoire du Benin et de l’Afrique en se soumettant à la volonté du peuple. A leur tête, Mathieu KEREKOU, Isidore DE SOUZA ont donné l’exemple d’une Nation unie autour des valeurs de démocratie, de liberté et de partage.

Aujourd’hui 19 février 2020, trente ans après, nous mesurons avec amertume combien ce magnifique héritage fait d’acquis démocratiques et sociaux, de progrès politiques et économiques, est menacé de toutes parts depuis  quelques années.

Les libertés individuelles sont en constant recul et l’exclusion politique est devenue un mode de gouvernance.

 L’état de droit bâti au prix du sang des patriotes et pour lequel la Conférence Nationale de 1990 a tant œuvré n’existe plus.

L’Histoire nous interpelle sur nos responsabilités individuelles et collectives. La responsabilité de restaurer l’état de droit dont nos aînés ont rêvé puis bâti, pèse désormais sur nos épaules.

Plus qu’un état de lois, nous avons un état de droit à rétablir.

Plus qu’un peuple, une nation à bâtir.

Dans la Fraternité, la Justice et le Travail.

Sébastien Germain AJAVON

Le Prof Frédéric Joël AÏVO revisite la Conférence nationale des Forces Vives

revisite la Conférence nationale des Forces Vives

«Un pays qui efface tous les jours, les traces de sa propre histoire»

Il y a 30 ans, précisément le lundi 19 février 1990, s’ouvrait au PLM Alédjo de Cotonou, la Conférence nationale des Forces Vives. La conférence nationale est une invention béninoise. Imitée partout en Afrique noire francophone, elle porte le sceau du génie du peuple béninois. Mais 30 ans après ces assises historiques, l’élite politique est divisée sur la valeur symbolique et la place que doit occuper la Conférence nationale dans notre histoire politique. Est-elle un événement accidentel ou un fait majeur de notre histoire ? Doit-elle, peut-elle, comme certains le soutiennent, peser aujourd’hui, demain et pour toujours, sur nos choix politiques, économiques et sociaux ? ou doit-elle plutôt être considérée comme une réponse conjoncturelle aux problèmes d’un temps révolu ? Là est tout le débat qui explique aujourd’hui l’oubli délibéré et le silence pesant de l’Etat sur un événement décisif qui l’a pourtant sauvé. 

Le Prof Frédéric Joël AÏVO:  » Je propose 10 jours de réflexion sur ce qu’est devenue la Conférence nationale et la valeur qu’on doit lui accorder dans la marche de notre pays vers le progrès ».

Cher(e)s compatriotes, j’invite chacun à engager cette réflexion et à nous proposer d’ici le 28 février prochain, date anniversaire de clôture de la Conférence nationale, les conclusions auxquelles vous serez personnellement parvenus.

En attendant vos conclusions, le constat est douloureux. En 1990, grâce à la sagesse de quelques hommes et femmes, grâce à l’esprit de consensus et au sursaut d’un peuple, notre pays a échappé à l’humiliation suprême. Par la démocratie, oui par la démocratie, « l’enfant malade de l’Afrique » se relève, se guérit, renaît, retrouve sa dignité et rayonne dans le monde. Cette renaissance du Bénin et le respect qu’il a inspiré en Afrique et dans le monde pendant 26 ans sont l’œuvre de nos efforts communs, mais davantage de quelques acteurs. Je rends hommage au patriotisme de tous les délégués à la Conférence nationale et salue l’action décisive de Mathieu KEREKOU, de Monseigneur Isidore de SOUZA et de Nicéphore Dieudonné SOGLO. 

Seulement, 30 ans plus tard, par sa passivité, l’Etat efface de notre histoire toute trace de la Conférence nationale, laisse tomber en ruine ses vestiges dont le PLM-Alédjo, fait disparaître de son discours toute référence à la Conférence, combat certaines de ses grandes résolutions, fragilise volontairement les options fondamentales faites, au nom du peuple béninois, par les délégués à la Conférence. Depuis 1960, notre pays renonce à glorifier son propre passé. Nous sommes un pays qui efface tous les jours, les traces de sa propre histoire. Rien ni personne dans notre histoire ne trouve grâce à nos yeux. Depuis 1960, seule compte la gloire éphémère des gouvernants en place jusqu’à ce que eux-mêmes ne soient effacés par les historiens de leurs successeurs. Et pourtant nous avons une histoire, de grands événements et de grands hommes. 

J’invite les gouvernants d’aujourd’hui à valoriser notre histoire et à accorder un peu de place aux faits et aux acteurs du passé afin que les dirigeants qui leur succéderont demain leur réservent, à leur tour, la place qu’ils mériteront dans notre histoire.

Je propose 10 jours de réflexion sur ce qu’est devenue la Conférence nationale et la valeur qu’on doit lui accorder dans la marche de notre pays vers le progrès. 

Rendez-vous le vendredi 28 février pour vos conclusions. 

Meilleures pensées

Frédéric Joël AÏVO

«L’art du détricotage»

Par Bertrand Megbletho

Il y a 30 ans jour pour jour, environ  500 cadres béninois de tous les horizons, se réunissaient dans la salle de conférence de l’hôtel PLM Alédjo pour tenter de trouver une solution à la grave crise politique, économique et social que vivait désormais le Bénin après avoir, une vingtaine d’années plus tôt, enrayé un cycle complètement fou d’instabilité politique. 

Bertrand Megbletho

Épuisés par une polarisation de la société devenue insupportable et par la haine qu’ils se vouaient mutuellement, les groupes sociaux, politiques et professionnels que représentaient ces 500 délégués étaient enfin disposés à se parler, afin de jeter les bases de notre nouvelle société : un État de droit et de démocratie pluraliste, dans lequel les droits fondamentaux de l’Homme, les libertés publiques, la dignité de la personne humaine et la justice sont garantis, protégés et promus comme la condition nécessaire au développement (cf Préambule de la Constitution). Mais dans la mise en oeuvre de cette nouvelle société, nous avions commis l’erreur de jeter à la poubelle tous les acquis des années antérieures…

Contrairement aux idées répandues depuis 2 ans, nous n’avons pas échoué. Nous avons commencé par le plus difficile à savoir, mettre en place une démocratie pluraliste, et presque réussir à garantir les droits de l’homme et les libertés publiques. 

Il nous restait un seul défi majeur pour achever de réunir les conditions du développement à savoir, le renforcement de nos institutions afin de les mettre hors de portée de toute velléité d’instrumentalisation. Mais officiellement au nom du développement, au nom des infrastructures, nous avons décidé depuis ces dernières années de détricoter tout ce que nous avons tant sué à construire. Exit le pluralisme politique et la démocratie, exit les libertés fondamentales. 

Aujourd’hui de plus en plus de discours remettent ouvertement en cause la légitimité-même de la conférence nationale, et n’hésitent pas à assumer leur fascination pour l’arbitraire, la brutalité institutionnelle et l’injustice, comme si la justice sociale, la justice tout court, la dignité humaine, les libertés publiques et la démocratie étaient antinomiques au développement. 

Nous sommes peut-être le peuple qui excelle le plus au monde dans l’art du détricotage. Mais croyez-moi, il est plus difficile de construire une société juste et harmonieuse que de construire des infrastructures. 

Bon anniversaire à nous tous.

Par Bertrand Megbletho

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