Bénin/Réflexions et propositions sur la thématique démocratie & développement: Lettre au Président Talon

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On ne l’a plus lu ni entendu depuis quelques bons moments. Lui, c’est Richard Boni OUOROU, politologue et consultant, ce compatriote résidant au Canada est bien connu des béninois pour les avoir habitués à ses post sur les réseaux sociaux, ses chroniques, réflexions et analyses dans les colonnes des tabloïds et sur nombres de sites internet. Richard Boni OUOROU revient de ce qui ressemblerait à des vacances bien méritées pour jeter un gros pavé dans la marre de la réflexion politique. Il apporte au travers d’une sortie épistolaire, sa contribution au brainstorming qui s’instaure dans le cadre des 30 ans de la tenue de la Conférence nationale des forces vives de la nation. Événement important dans la vie de toute une nation, démarche particulière de la part du politologue Richard Boni OUOROU qui a choisi à l’occasion de la célébration du trentenaire de la conférence nationale des forces vives de février 1990, d’adresser une missive au président de la république. D’icelle, l’expert en communication politique, avec toute la déférence due au chef de l’Etat, l’invite à entrer dans l’histoire par la grande porte. Il le peut encore, selon R.B.O., pour peu que Patrice Talon se décide à se démarquer de certains laudateurs de son entourage. Lisez plutôt.   

Montréal, QC, Canada,

Le 09 mars 2020

Monsieur Patrice TALON

Président de la République

Chef du Gouvernement

Chef de l’État, Chef suprême des Armées

Présidence de la République du Bénin

Gouvernement du Bénin

Objet :   Démocratie et développement ; réflexions et proposition à l’occasion du 30e anniversaire de la Conférence nationale de 1990

Monsieur le Président,

Laissez-moi d’abord vous saluer bien chaleureusement et vous souhaiter une année 2020 éclairée, remplie de succès et porteuse d’avenir pour le peuple béninois.

        Dernièrement, dans une causerie avec deux professionnels des médias[1], vous avez dit que « ce qui caractérise cette capacité de l’homme à avancer, à transformer son environnement, c’est son sérieux, sa rigueur, son abnégation à faire ce qu’il convient de faire ». Je partage cette noble idée. Et c’est sans doute dans un élan de patriotisme beaucoup trop rigoureux je vous le concède, que j’ai pu, par le passé, faire certains commentaires jugés désobligeants vous concernant. Sachez que je retire certains de ces propos et que mes propos, dans la présente missive, traduisent une meilleure compréhension de votre gouvernance démocratique.

Richard Boni OUOROU, politologue et consultant

        J’ai écouté vos allocutions soulignant à la fois le 30e anniversaire de la démocratie béninoise et les possibilités qui s’ouvrent à elle. J’ai prêté attention aux professeurs, hommes de loi et autres intellectuels ayant pris la parole en marge de cet évènement. Et j’ai compris. J’ai saisi que les idéologues vous entourant, vous et le peuple béninois tout entier, vous ont en quelque sorte floué, détourné. Plus précisément, je pense qu’ils vous poussent à croire que développement et démocratie ne sont pas consubstantiels et que cette dernière rime parfois avec anarchie.

        Le tort est donc fondamentalement du côté de ces personnes, péchant par mauvaise foi ou par confusion terminologique. À cet égard, permettez au chercheur en sciences sociales que je suis de préciser les choses d’entrée de jeu. Le concept d’anarchie, dans son acception populaire, désigne la pagaille, le désordre global. Dans la littérature scientifique et chez les professeurs, le terme est plutôt associé à une idéologie ou à des agents prônant une diminution importante, voire la disparition des formes classiques de l’autorité, du pouvoir.

        Cela dit, un état démocratique porte-t-il fatalement en lui les gènes du désordre, du chaos ? La réponse est évidemment non. Si certains le pensent, c’est simplement parce qu’ils saisissent mal ce que sont le libéralisme politique et le pluralisme. Ou encore qu’ils font preuve d’intolérance à l’endroit de certaines revendications particulières.

        Quant à l’anarchisme (comme discours idéologique), il a plutôt un faible pouvoir entropique. En fait, les penseurs anarchistes ne visent pas tant l’absence d’ordre — nombreux déplorent d’ailleurs le fouillis des systèmes de représentation et vantent les mérites du pouvoir citoyen — que la fin du contrôle social indu.

        Bref, Monsieur le Président, la démocratie n’est pas le prélude aux périodes troublées, confuses, sans direction ; elle ne donne pas naissance au chaos. Ce sont au contraire les régimes antidémocratiques qui portent en eux le désordre puisqu’ils ont comme horizon, en suscitant rébellions et luttes révolutionnaires, un contrôle social encore plus arbitraire, donc désordonné, déraisonnable — pensons aux dictatures qui n’ont de rigueur que dans la répression — et l’instabilité.

        Pourquoi l’instabilité ? Pourquoi est-elle une conséquence indirecte de la concentration excessive des pouvoirs ? Parce que sans contrainte ni responsabilité devant le peuple, toute personne ou tout groupe finit par abuser de son autorité. Or, comme aucune condition n’est permanente, les sujets victimes d’abus en arrivent tôt ou tard à s’affranchir et à renverser le régime, ce qui se fait souvent de façon aussi brutale que ne l’aurait anticipé le dictateur et sans possibilité de préparer la transition. Il en résulte une période d’instabilité.

        Une instabilité qui se traduit également par le régressement progressif de l’économie, pour employer un euphémisme. Une telle stagnation s’explique par l’attentisme de tout un chacun : l’investissement ($) dépend des conditions actuelles du sujet et de la représentation que ce dernier se fait de l’avenir. Dès lors que le présent ne lui donne aucune garantie et que le futur lui paraît encore plus sombre, le sujet mettra sa capacité de production en veilleuse dans l’attente d’une situation plus favorable. Il y a ainsi dans toute société instable une sorte de frilosité et de désolidarisation des acteurs économiques.

        À l’inverse, la démocratie est un axe de convergence. Tout en encadrant la diversité, l’ordre démocratique instaure un projet commun pour le présent et le futur, mais toujours en résonance avec le passé et les traditions. Il est inspiré par des valeurs partagées, il s’inscrit dans une histoire commune et il stimule les ambitions individuelles. Quand il est clairement formulé, bien présenté et correctement mis en œuvre, cet ordre-là crée de la cohésion sociale tout en produisant de nouvelles valeurs et de nouvelles richesses… qui viennent le bonifier à leur tour. Vous aurez deviné, Monsieur le Président, que je viens de décrire là le progrès et le développement.

        Et vous comprendrez que c’est avec consternation et déception que j’ai entendu des aînés politiques béninois (toutes tendances confondues) déclarer récemment que notre démocratie, aussi désirable soit-elle, était à dissocier du développement. Leurs propos reflétaient-ils l’opinion du peuple ? J’admets que celui-ci peut douter de la pertinence des efforts mis à défendre la démocratie lorsque la pauvreté le frappe de plein fouet. Une pédagogie d’envergure nationale, chose certaine, reste à faire, ne serait-ce que pour contrer les raccourcis idéologiques de certains « influenceurs », car toutes les études sérieuses montrent, Monsieur le Président, que la démocratie et le développement sont indissociables. La première déclenche et pérennise le second.

        D’ailleurs, au départ, le projet démocratique béninois a été conçu pour mieux développer le potentiel du pays, ce qu’exigeaient les citoyens en votant pour lui et ce que la communauté internationale nous signifiait par son appui.

        Évidemment, dans ce que souhaite la communauté internationale, beaucoup l’ont compris, il y a aussi ce qui va dans le sens de ses intérêts. Que nous fassions nôtre le processus démocratique, voilà qui était également bon pour elle. La démocratie est le système politique le plus susceptible de favoriser la paix et l’unité, deux conditions essentielles aux échanges porteurs de développement et dont la communauté internationale profite in fine.

        Mais revenons au cas du Bénin. Le problème que nous avons rencontré dans notre volonté de croissance et dans notre apprentissage collectif de la démocratie est, fondamentalement, que nous n’avons associé à la démocratie que la notion de liberté -TOTALE-.

        La liberté totale est la possibilité pour un citoyen de contester sans contrainte ni sanction la gestion publique étatique et de critiquer ceux et celles qui la représentent et qui détiennent le pouvoir de gouverner. Par analogie, pensons au père qui s’endette et implique sa famille ; tous ses enfants, même le plus hors-la-loi d’entre eux, sont totalement en droit de réclamer des comptes puisque c’est aussi leurs noms qui figurent sur la lettre de créance.

        Les élites béninoises n’ont jamais pris la peine d’expliquer aux populations que la liberté démocratique induisait également des conditions, qu’elle pouvait comporter une dimension relative. La liberté conditionnée fait ainsi référence aux licences tributaires de la volonté de chaque citoyen de s’acquitter de ses responsabilités, de remplir ses devoirs.

        L’analyse de notre démocratie doit permettre de comprendre les points sur lesquels elle a manqué d’efficacité. Permettez-moi alors de pousser plus loin ma réflexion.

        L’avènement de la démocratie béninoise est une histoire de lutte de classes. Notre démocratie s’est présentée et s’est instaurée en guise de solution à une problématique socioéconomique globale qui résultait d’une gestion publique opaque, en vigueur sous la dictature marxiste de feu le général Mathieu Kerekou. La crise des années 1980 s’est soldée par la cristallisation d’une opposition de classes : les prolétaires contre les élites de la dictature Marxiste-léniniste. Je pense que les politiciens qui ont émergé plus tard, lors de la Conférence nationale de 1990, ont instrumentalisé cette lutte, la transformant en crise politique, puis en joute politique. La jeune démocratie béninoise n’est donc pas purement issue d’une volonté populaire d’émancipation puisqu’elle a été la réponse politique à une crise économique issue d’une gestion obscure des deniers publics. 

        Notre démocratie n’a pas dès le départ opéré correctement, si je puis dire. Son problème, qu’elle traîne toujours aujourd’hui, est que les conférenciers nationaux de l’époque (de braves intellectuels et des acteurs moins intègres) ont prioritairement conçu et mis en place des mécanismes de gestion électorale plutôt que des mécanismes transparents de gestion publique. Il leur fallait répondre d’urgence aux « causes » de la crise de 1988, prélude à la Conférence nationale. 

        Pour s’en convaincre, il suffit de revoir le comportement des acteurs politiques à l’issue de cette conférence fondatrice. Ils ont tous (ou presque) été candidats à la présidence de la République. C’est à croire que leur objectif n’était que d’évincer le général Kerekou, de chausser ses bottes et de bénéficier de ses privilèges (pouvoir opaque, présidentialisme exagéré). Un tel présidentialisme, d’ailleurs, s’exprime toujours dans notre démocratie par la voix et le sens donnés à la représentation.

        À cet égard, permettez, Monsieur le Président, que j’y aille d’une autre typologie :

Pour comprendre une des fonctions attribuées à notre démocratie. (La  représentation)

1-Est représentant, toute personne soumise aux ordres d’un tiers et qui ne s’exécute que s’il en reçoit l’ordre et qu’il suit la volonté de ce dernier.

2-Est représentant, toute personne qui agit au nom de personnes sans volonté ou dont les facultés sont affaiblies.

        Le représentant du premier type se trouve dans les régimes parlementaires, lesquels sont réputés être les meilleurs puisque, dans ces démocraties, les citoyens ont relativement très peu de raisons de pratiquer la désobéissance civile. Convenons, Monsieur le Président, qu’en comparaison de la France, le Royaume-Uni connaît moins de conflits sociaux paralysants[2].

        Le représentant du second type est celui qu’on observe dans des pays comme le nôtre. Il n’a généralement pas de compte à rendre et décide de tout. Ce représentant est une insulte à la face même du peuple. Les Béninois méritent qu’on puisse et qu’on doive réfléchir avec eux pour leur bien-être collectif.

        Autre questionnement essentiel. Qui étaient vraiment ces acteurs de 1990 et pourquoi ont-ils préféré le deuxième type de représentation ? Ils se faisaient appeler les « intellectuels bien-pensants ». Ils ont en réalité élitistes du processus démocratique et en ont exclu le peuple souverain — même s’il a permis à certains de rentrer d’exil. Dès lors, au lieu d’apporter des solutions concrètes au bénéfice de la classe populaire, nos démocrates patentés ont exclu cette dernière du nouveau système politique. Pour preuve, la majorité des députés vainqueurs de la première élection législative étaient des citadins ayant exercé des professions libérales. Ainsi, paradoxalement, le souffle démocratique de 1990 sentait l’exclusion.

        Même si elle est décriée avec force et vigueur aujourd’hui par les mêmes qui l’ont constitutionnalisée ad primum, cette exclusion n’a cessé d’être opérante depuis trente ans. La Constitution de 1990, d’ailleurs, n’était qu’un genre de copie hybride des systèmes présidentiels américain et législatif français. Autrement dit, un président puissant, avec le pouvoir de démettre et de réinstaller des milliers de fonctionnaires dès sa prise de fonction, à l’américaine, et une assemblée nationale dotée des pouvoirs budgétaire et législatif, un peu à la française.

        Dès sa mise en place, la constitution béninoise n’a jamais véritablement servi les intérêts du peuple ni répondu à ses besoins ; elle a plutôt aidé les élites à se positionner. Du syndicaliste au politicien, chacun y a trouvé son compte. Notre constitution a été pensée, qu’on me permette l’image, comme un accessoire à greffer sur un corps constitué d’ambitions individuelles. Aussi chaque fois que le besoin se fait sentir, on peut enlever le greffon afin que le corps puisse manœuvrer « librement ». Les politiciens l’ont fait avant vous, Monsieur le Président, et vous le faites aussi, à la différence que vous passez par la voie législative, ce qui ne vous exonère pas pour autant.

        Je ne mâcherai pas mes mots pour décrire la réalité actuelle au Bénin. Aujourd’hui, des dirigeants sans vision collective réelle ni encadrement idéologique évoluent dans un environnement législatif partial, et dépassent les limites du bon sens tout en prenant le peuple béninois (obsédé de changement) en otage. Cela dit, la gestion publique n’est pas ce qu’il faut revoir en priorité. Il importe plutôt de remettre en question la forme de notre démocratie et les mécanismes qu’elle a dès le départ privilégiés, des mécanismes qui renforcent un seul homme (président) au détriment de tout un peuple.

        Pour avoir été un dictateur, Kérékou a été chassé. Mais ceux-là mêmes qui l’ont éjecté l’ont ramené au pouvoir, et ce, sans aucune garantie de reconversion à la démocratie de sa part, alors que Nicéphore Soglo, le perdant dans l’affaire, était (l’ami) démocrate. Incroyable! Dès lors, l’objectif des membres de ce distingué aréopage était-il vraiment la pratique de la démocratie? Ou bien simplement, et trivialement, voulaient-ils régler des comptes, profiter du pouvoir et gérer l’état sous une bannière démocratique ou non? Poser la question, c’est y répondre.

        En son temps, pas si lointain, le président Yayi Boni a été soupçonné de violer la constitution et d’incarner une dérive totalitaire. Il n’est plus aux commandes. Bien qu’elles soient aussi fondées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient entre 2006 et 2016, les mêmes critiques vous sont maintenant adressées, Monsieur le Président. Existe-t-il des raisons de douter des méthodes de votre gouvernance ? Doit-on se questionner sur la démocratie en action au Bénin, de ses mécanismes de représentation ?

        Je termine, Monsieur le Président, en vous suggérant une piste de solution pour l’avenir. Pourquoi, dans la foulée de ce bel anniversaire qu’il faut célébrer, ne pas faire une analyse complète de la situation, un vaste état des lieux ? Cela pourrait prendre la forme d’un rapport externe, fouillé et complet, commandé non pas pour remettre en question la démocratie, mais bien pour examiner sa genèse et son mode d’opérationnalisation au Bénin. Ce rapport[3] pourrait ensuite servir de base à des réformes utiles, inscrites dans la dynamique qui l’a vu naitre afin de mieux consolider le socle démocratique et l’économie de notre pays et marquer durablement son histoire.

        Armé d’un tel rapport, doté d’un regard impartial, il vous serait beaucoup plus facile de réaliser votre rêve sans doute le plus cher, celui d’être considéré comme l’un des Pères de la nation béninoise.

        Le fait d’être président ne fait pas automatiquement de vous un pilier de la nation. Car il faut l’avoir engendré, ou participer d’une façon plus prononcée à son renforcement, pour en être le géniteur ou quelque chose dans la même forme de considération. Vous avez cependant, Monsieur le Président, tous les moyens et encore toute la légitimité pour figurer à jamais dans la mémoire collective en tant que véritable bâtisseur de la démocratie. Ne gâchez pas l’opportunité qui vous est offerte, écoutez tous les avis, même ceux venant des camps adverses.

        Gagner combats et guerres n’est pas toujours suffisant, et les victoires ne sont pas toutes importantes. L’Histoire, heureusement, finit toujours par reconnaître les moments charnières et les vrais héros. Nous vous avons élu, Monsieur le Président, devenez maintenant une figure emblématique de la démocratie béninoise, un véritable «Père de la nation» !

Avec tout mon respect et ma considération,

Richard Boni OUOROU


[1] Gaston Yamaro et André Marie Johnson, 19 février 2020.

[2] Cela dit, les récents mouvements de protestation en France (Gilets jaunes) ne doivent pas être associés à un désordre global, à un chaos d’origine démocratique. Certes, il y a des Français qui souffrent au quotidien, mais leurs manifestations sont somme toute ponctuelles, limitées. Un grand soulèvement populaire ne se produit que lorsque les citoyens, massivement, considèrent que ce qui leur est attribué (acquis sociaux, assistance sociale, salaire, conditions de travail et de retraite, etc.) ne suffit pas, est remis en cause ou risque de leur être enlevé en tout ou en partie, et ce, dans un contexte de crise économique rendant la vie encore plus difficile. Des soulèvements de cette ampleur n’arrivent que quelques fois dans la vie d’une nation; on ne peut s’en servir comme modèle d’analyse sociologique généralisable à toutes les crises.

[3] Voir en annexe ce qui pourrait en constituer la charpente.

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