Bénin/Regards croisés sur le type de gouvernance sous la rupture: Faits et méfaits de la « démocrature »

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Le « miracle béninois » peut-il encore se réaliser au terme du quinquennat du président Patrice Talon ? Le docteur Fidèle Sonon, consultant en management des organisations et Fatiou Ousman, avocat à la cour d’appel de Dijon, en France, Y marquent leur scepticisme. Non sans fondement. Regards croisés sur le type de gouvernance sous la rupture, à la loupe, faits et méfaits de la « démocrature ».

Le premier, dans une réflexion à allure dialectique, s’inspirant des différentes théories de développement mises en application sous d’autres cieux, avec divers résultats, en conclut que le Bénin de la rupture ne s’est point engagé sur la bonne piste susceptible de conduire le pays vers l’Eldorado promis à hue et à dia. Or, c’est au nom de la quête à la limite effrénée du mieux-être des Béninois que les nombreuses et parfois innommables réformes ont été initiées, engagées et mises en application. Lesquelles réformes ont abouti à une régression inquiétante du Bénin au plan démocratique, marquée par la liquidation progressive des acquis démocratiques issus de l’historique conférence nationale des forces vives dont nous venons de célébrer le trentenaire.

Entre autres acquis démocratiques issus des mémorables assises, la décentralisation, perçue et conçue comme le transfert des pouvoirs d’Etat aux collectivités locales. En d’autres termes, la prise en charge du développement de chaque localité par ses propres fils et filles. Les prochaines élections locales annoncées pour le 17 mai prochain s’inscrivent-elles dans cette dynamique ? Fatiou Ousman se refuse à en croire un seul mot. D’abord au regard des dispositions législatives qui encadrent ledit scrutin, notamment avec ce fameux principe de 10% de suffrages à recueillir pour prétendre au partage des sièges ; ensuite au regard des structures en charge de l’organisation des consultations concernées, structure dont l’impartialité peine à s’établir ; enfin au regard du nouveau rôle assigné aux nouveaux élus, en l’occurrence parrainer les prochains candidats à la prochaine présidentielle. Conclusion de l’avocat, inutile d’attendre des prochaines élections locales quelque perspective heureuse en faveur de la démocratie béninoise.

Au demeurant, pour son compatriote Fidèle Sonon, on ne saurait plus parler de démocratie au Bénin, mais plutôt de « démocrature ». Et ce n’est pas un néologisme de la part de l’expert en management des organisations. Le concept existe, défini par Rudolf Augstein comme « la contamination de la démocratie par la dictature ». Hélas, la glissade de la démocratie à la démocrature n’est profitable à aucune nation. Il ne faut alors en attendre rien de positif pour le Bénin. Les deux compatriotes, véritablement préoccupés par le devenir de leur nation, livrent leurs réflexions, si tant est que celles-ci peuvent encore changer le cours des événements dans un pays où la rupture ne veut rien lâcher. Opinions.

Vincent Mètonnou.  

Fidèle Sonon: Risque pour un pays sans Démocratie, et partant, sans  Développement

Nouvelle ère politique de « Rupture »

Qu’on soit de la mouvance présidentielle ou de l’opposition, on devrait commencer par s’accorder que depuis avril 2016, bien que très jeune, le régime de la «Rupture» démarre une nouvelle ère politique au Bénin. Il s’agit de l’ère de la « démocrature ».

S’il est vrai qu’au début du règne du pouvoir actuel, le concept de «Rupture» était un peu flou, il se clarifie très nettement au fil des ans. Il s’agit effectivement d’un régime de « Rupture »  mais pas de « Rupture »  avec de pratiques prétendument mauvaises d’une autre époque, mais «Rupture» avec quelques principes fondamentaux de la démocratie.

Avant d’aller plus loin, il convient de faire un rappel des grandes périodes politiques de notre pays, telles qu’elles semblent pertinentes à cette analyse.

A date, on peut distinguer historiquement six ères politiques au Benin:

  • L’ère précoloniale (la gouvernance du type royal)
  • L’ère coloniale (la gouvernance coloniale, sous la France)
  • L’ère poste coloniale immédiate (au Dahomey avec des régimes très instables qualifiés à tort ou à raison de néocoloniaux)
  • L’ère révolutionnaire (les premières heures du Bénin avec le marxisme léninisme et un régime autoritaire)
  • L’ère du renouveau démocratique (avec le multipartisme intégral, l’État de droit et le libéralisme économique) et maintenant,
  • L’ère de la « démocrature »

On peut à la rigueur ne pas aimer le néologisme d’Augstein pour qualifier cette dernière ère, mais « démocrature » ou non, tous les observateurs non partisans conviennent désormais que ce qui se passe au Bénin n’est plus de la démocratie.

A moins d’un arrêt brusque ou d’une rectification, la « Rupture » conduit inéluctablement le Benin vers un régime de « stabilité politique » qui engendrera deux états possibles:

  • Un état de mieux être économique et humain avec moins de démocratie politique ou,
  • Un état de pire être économique et humain avec en sus moins de démocratie politique.

Comme si les deux ne peuvent aller de pair, délibérément ou de manière hasardeuse, le régime de la « Rupture » embarque les Béninois dans un nouvel apprentissage politique caractérisé par une volonté affichée, ou tout au moins annoncée, de privilégier le développement économique au détriment de la démocratie politique. Sur le plan scientifique et à l’observation de quelques exemples réussis dans le monde, la pertinence de cette option, à priori, ne peut pas être balayée d’un revers de la main.

Docteur Fidèle Sonon

Les fondements du régime de la « Rupture » et son vrai faux diagnostic

Le Bénin depuis la Conférence Nationale de 1990, conférence qui, il faut le dire, est en train d’être mise à la poubelle, a choisi une orientation de multipartisme intégral et de libéralisme économique qui en principe devraient garantir au pays et la démocratie et le développement. Mais cette orientation a-t-elle réussi à produire les deux résultats ? La réponse est manifestement non au regard des piètres avancées économiques que le Benin a enregistrées depuis 1990. En décidant, dans une complicité presque collective, de bouter dehors le Président Nicéphore Soglo dont la gouvernance avait pris une trajectoire pouvant nous assurer les deux résultats concomitamment, les Béninois ont choisi (peut-être inconsciemment) de privilégier l’alternance politique au développement économique. On peut donc oser postuler, sans aucune intention de justifier les pratiques politiques de l’ère de la « Rupture », que si développement économique et humain continuait de pair avec pluralisme politique et alternance au pouvoir, le régime dit de la « Rupture »  aurait peu d’arguments à convaincre même le dernier des sots. Si les régimes successifs entre 1990 et 2016 avaient réussi à démontrer par des résultats tangibles la corrélation (soutenue par une école et contestée par une autre) entre démocratie et développement économique, un régime dit de la « Rupture » n’aurait aucune chance de prospérer. En effet, que brandit le régime de la «Rupture» ? : l’orientation politique décidée à la conférence nationale ne nous a pas permis d’assurer au Benin une prospérité partagée parce que favorisant un laxisme dans la gestion des affaires de la cité et une corruption nocifs au développement économique du pays. Même si cela relève d’un faux diagnostic, osons reconnaitre qu’à n’en juger qu’aux résultats, cette conclusion s’apparente à la vérité. Pendant plusieurs années nous avons, en effet, privilégié la politique politicienne, laissant en rade les questions fondamentales de la création de la richesse et le partage équitable de celle-ci avec un regard plus bienveillant envers les personnes les plus défavorisées. Nous nous sommes contentés de la pluralité des partis politiques et l’alternance à la tête du pays avec l’assurance de quelques droits civils. Au plan de l’assurance des droits socio-économiques, le résultat est catastrophique et c’est bien la vérité qui devient le faux alibi du régime de la «Rupture».

Ainsi en réponse à cet échec et sa fausse liaison au type de régime que les Béninois ont choisi à la conférence nationale de 1990, le régime de la « Rupture »  semble nous prescrire ce que le célèbre journaliste Allemand Rudolf Augstein appela en 1955 dans son Der Spiegel  la « démocrature ». La démocrature, selon Augstein, est la contamination de la démocratie par la dictature. Cette nouvelle tendance contextualisée en Afrique se nourrit de l’échec de la démocratie politique à assurer la prospérité économique partagée, comme nous l’avons soutenu plus haut. Mais aussi sur le plan théorique, les pratiques du régime de la « Rupture » ne manquent pas de soutiens. Le Professeur A. AYOUB de l’Université Laval (in La Démocratie est-t-elle nécessaire au développement économique, 2005) nous rapporte, en effet, en citant ZAKARIA, F. (in Culture is Destiny, A Conversation with Lee Kuawn Yew, 1994)  que Lee Kuan Yew, l’un des tenants de cette thèse, « tout en acceptant volontiers de s’ouvrir sur l’économie de marché, revendique le droit de préserver, sur le plan politique, des régimes souvent éloignés de la démocratie sous prétexte de la spécificité culturelle ». Malgré donc que les plus grandes puissances économiques de ce monde (hormis le cas récent de la Chine) aient en commun la démocratie politique, de récents contres exemples d’un mix entre régime autoritaire et ouverture à l’économie de marché relativisent sérieusement la corrélation entre démocratie et développement. En effet, l’essor économique des dragons de l’Asie dont, il n’y a pas longtemps, les PIB (Produit Intérieur Brut) étaient comparables à ceux des pays comme le Bénin, le Burkina Faso, le Togo et autres de notre espaces économique, est une réalité incontestable. Plus récemment le développement économique fulgurant que connait la Chine, pays qui n’applique aucun principe démocratique (selon les occidentaux), force l’admiration quoi qu’on en dise. Plus proche de nous l’exemple presque parfait du Rwanda, malgré ses spécificités, ne laisse personne indifférent. On se doit donc, sur le plan purement scientifique, de reconnaitre que ces contre-exemples n’aident pas beaucoup la solidité des études empiriques sur la corrélation entre démocratie et prospérité économique.

Au demeurant, s’il est vrai que la corrélation démocratie-développement est difficile à établir, il est tout aussi vrai que l’autoritarisme n’a jamais été le gage d’un développement économique partagé. L’échec du communisme, du socialisme scientifique et plus spécifiquement du régime révolutionnaire au Bénin en sont des preuves irréfutables. On est alors en droit de conclure que le manque de rigueur dans le management public et la corruption ne sont ni le fait de la dictature ni celui de la démocratie. Ces maux ont leur fondement dans la qualité du leadership des femmes et hommes qui ont la responsabilité d’animer la vie politique des pays. Aller rechercher l’échec de la prospérité économique dans l’option de démocratie adoptée largement par les Béninois en 1990 est manifestement une mauvaise piste et le diagnostic qui sous-tend la réforme du système partisan au Benin est donc en grande partie faux. On ne s’étonnera donc pas que la prescription de la « Rupture » soit aussi fausse que son diagnostic par rapport au réel mal dont souffre le Bénin.

La « démocrature » du régime de la « Rupture » peut-elle nous assurer le développement économique à l’instar du Rwanda?

Dès avril 2016 les tenants du régime de la « Rupture » nous ont présenté le « modèle rwandais » comme une recette gagnante. Ils positionnent notre pays comme un sérieux candidat à ce modèle qui aurait le mérite d’assurer au Rwanda un développement économique soutenu depuis plusieurs années. Fort heureusement comprenant eux-mêmes qu’ils s’écartent de jour en jour du « modèle rwandais », la propension à une référence pompeuse au Rwanda s’est progressivement estompée. C’est même à se demander si les relations entre Cotonou et Kigali demeurent des meilleures. Mais là n’est pas l’objet des présents propos.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le Rwanda a un modèle atypique difficilement transférable. Même s’il reste discutable, le « miracle Rwandais » a pour fondement  quelque chose de typiquement Rwandais que Thierry Amougou, économiste et professeur à l’Université catholique de Louvain appelle « le grand malheur commun » (in  Le modèle rwandais remet en lumière les questions sur le développement en Afrique, le Monde Afrique du 31 octobre 2019),  Il s’agit du génocide de 1994 qui est devenu un élément fédérateur à l’instar de l’exode (supposé ou vrai) du peuple Juif.

A cela s’ajoute le leadership qu’on peut qualifier de bénévole et visionnaire de Paul Kagame. Paul Kagame est un homme qui a vécu plusieurs années dans le maquis avec si peu que même dans l’opulence il réussit facilement à garder ses distances avec le matériel. On peut assommer ce leader de tous les maux de l’autocratie mais on soutient difficilement qu’il ne le fait pas dans l’intérêt supérieur de son peuple. Mieux, sa légitimité nationale et internationale se construit solidement sur le caractère tangible de ses résultats économiques même si certains peuvent soutenir que cette prospérité n’est pas encore descendue au dernier Rwandais. On peut trouver des tonnes d’articles sur les dérives autoritaires de Paul Kagame, mais on en trouve difficilement un sur des scandales financiers dans lesquels il serait mêlé. Il est de notoriété, que les quelques cas de son entourage immédiat ont été sévèrement réprimés avec la même rigueur autoritaire qu’on lui reproche. Toutes les autres recettes du « modèle Rwandais » sont connues et transférables pour peu qu’on ait un leader visionnaire. Mais au Benin quel est cet élément fédérateur surtout en ce moment de grande fracture sociale et politique ? Au Benin qui est ce leader empathique et détaché du bien matériel pour soi ?

On s’accorde alors pour dire que dans sa quête du développement économique et humain le modèle rwandais sacrifie la démocratie dans son aspect politique (le multipartisme et l’alternance au pouvoir. Mais il est difficile de soutenir que le Leader Kagamé, devenu très fréquentable par ailleurs, n’a pas réussi à assurer à son pays une démocratie économique dont l’une des effets tangibles est un développement économique des plus rapides sur le continent. Kagame a réussi à faire de sa « démocrature » (si on convient de l’appeler ainsi) un élément de stabilité productive. Comme le dit A. AYOUB (2005), la stabilité peut être stérile si les dirigeants perdent de vue que l’objectif est le développement économique du pays et non la permanence du régime politique en place. Cette stabilité devient productive, quand le régime en place, comme c’était le cas des « dragons asiatiques » au début de leur décollage économique, investit cette stabilité pour rassurer les investisseurs et encourager leur engagement économique dans des projets à long terme, dont le pays a besoin. Comme le soutient T. Amougou (2019), nous sommes bien en présence d’une stabilité productive au Rwanda où en l’absence d’une révolution industrielle africaine, Kagame s’investit dans une économie de services haut de gamme comme le tourisme, l’informatique et la sous-traitance automobile, comme en témoigne la récente joint-venture avec Volkswagen.

Au demeurant, la spécificité rwandaise peut être alors vue comme une « transition autocratique » fondée sur « le malheur commun » à l’instar de la Chine qui a un défi démographique. Ces pays qui ont des résultats économiques indiscutables ne peuvent que s’ouvrir inévitablement à la démocratie politique comme on en voit d’ailleurs des lueurs. A contrario, le Bénin a déjà des acquis solides sur le plan de la démocratie politique et il aurait juste fallu travailler le pan de la démocratie économique pour avancer et non faire un retour injustifié à l’autocratie.

Vers une stabilité politique stérile au Bénin?

A moins d’un coup d’arrêt ou d’une rectification de la tendance actuelle, le Bénin court inévitablement vers une stabilité politique stérile.

Pendant que le modèle auquel nous aspirons tant s’évertue à attirer et maintenir les meilleurs investisseurs nationaux et internationaux, le Bénin chasse hors de ses frontières ses meilleurs investisseurs ou affaiblit les plus téméraires qui sont restés au pays. Les cas Sébastien Ajavon (Cajaf Comon et autres), Jean-Bâptiste Satchivi (CDPA-Agrisatch) et Razack Babatundé Olofindji (Tundé SA et autres), Rodriguez Maturin (MCI et autres) pour ne citer que ceux-là, témoignent de la violence de la chasse aux opérateurs économiques nationaux non partisans de la «Rupture» ». Dans le même temps le climat des affaires n’est guère attractif pour les investisseurs internationaux. Le niveau de risque pays du Bénin (6 sur un plafond de 7) dont s’est indigné le Président Talon le 2 décembre à Diamniadio (Sénégal) à l’occasion du forum du FMI sur   la soutenabilité de la dette des pays de notre espace communautaire est un double indicateur d’un niveau d’endettement préoccupant et d’un environnement non favorable aux investissements étrangers au Bénin. Au-delà de l’héroïsme et de l’éloquence d’un orateur panafricaniste que pourrait dégager une lecture émotionnelle et partisane, le discours du Chef de l’État au Sénégal est un aveu à peine voilé de la dégradation du climat des affaires au Benin. Malgré le niveau relativement très élevé de la dette publique du pays (3251,78 milliards de FCFA au 31 décembre 2018), la récente modification de la Constitution autorise le Chef de l’État à contracter des dettes au nom du Bénin sans l’avis du parlement, donc du peuple. Une simple information du parlement 90 jours après suffira au Président de la République. Mais on oublie que le code des marchés publics de 2009 a été déjà modifié en 2017 pour donner une superpuissance au conseil des ministres de valider des marchés gré-à-gré sans limitation de montant (articles 52 et 55). Cerise sur le gâteau, toujours par l’entremise de la révision de la Constitution, le Président de la République nomme le Président de la cour des comptes (article 134-4) et les présidents de Chambres, les Conseillers ainsi que les Auditeurs de la Cour (Article 138bis-4) supposés contrôler les comptes de l’Exécutif. Le boulevard est tout tracé pour des dérives financières et économiques sans précédent.  A ce rythme, on craint que le Benin atteigne un niveau d’endettement  qui avoisine les 5000 milliards à la fin du quinquennat actuel alors que le Programme d’Action du Gouvernement (PAG) reste dans son ensemble largement irréalisé. En dehors des milliards injectés dans le fonctionnement, les dépenses de prestige et des projets à résultats vachement immatériels (plus 26% du budget de 2018 injecté dans l’efficacité de l’administration publique selon rapport de fin d’année 2018), où va le reste des budgets annuels ?

Par ailleurs, en dehors de « Extension et Modernisation du Port » (dont on ignore tout de l’état d’avancement par rapport au chronogramme initial) quasiment aucun des 45 projets phares du PAG supposés financés entièrement ou partiellement par le Partenariat Public Privé (PPP) n’a pris corps.  Or, le gouvernement de la « Rupture » aborde en 2020 son dernier budget pour le compte de ce quinquennat.  Cet état de chose est un indicateur de plus qu’aucun privé ne veut prendre le risque d’investir au Bénin.

L’asphaltage, le seul projet dont la matérialité semble indiscutable souffre d’une impertinence et d’une inefficacité manifestes pendant que son efficience est profondément douteuse du fait de l’opacité qui entoure sa réalisation. L’utile avant l’agréable. De quelle pertinence de l’asphaltage peut-on convaincre les Béninois alors que la plupart des routes qui sont pourvoyeuses de ressources financières sont dans de piteux états et que le pont de la SOTA dont la réhabilitation ne figurait même pas dans le PAG s’est écroulé avant d’être précipitamment réhabilité? De quelle pertinence de ce même projet peut-on convaincre les Béninois lorsque le tronçon Abomey Calavi-Cotonou qui relie la capitale économique au Centre et au Nord du pays n’offre aucune fluidité ? Entre asphalter les rues de nos grandes villes et investir dans des échangeurs qui assurent leur plus rapide connectivité lequel garantit un plus grand retour sur investissement ? L’asphaltage est un « nice to have » (l’agréable qu’on fait lorsqu’on a fini l’utile) qui pourrait hypothétiquement booster le tourisme si les axes, les rues les plus pertinentes sont choisis.

Sur l’efficacité, lorsqu’on se satisfait de l’asphaltage au quartier Haie Vive et quelques rues en pavage dans le pays, il convient de rappeler à la mémoire des Béninois que l’efficacité se mesure en confrontant le planifié (promis au lancement du PAG) au réalisé. Ce qui est promis ce n’est pas l’asphaltage d’un quartier chic de Cotonou et le pavage de quelques autres rues. Il s’agissait bien (comme si c’était d’ailleurs une promesse électorale) de l’asphaltage de toutes les rues de toutes les grandes villes du Bénin. C’est exactement ce qui a été planifié selon les promesses pompeusement annoncées sous ovation lors du lancement du PAG au début du quinquennat. Même si nous ne sommes pas encore en mars 2021, il n’échappe à personne que nous sommes à environ un (1) an de cette échéance. Si en un peu plus de trois (3) ans vous n’êtes pas en mesure d’atteindre un quart de l’objectif, par quel miracle vous comblez les trois quart restants? Il est vrai que le PAG n’est pas un texte sacré et c’est justement la raison pour laquelle il fallait faire une évaluation formative de sa mise en œuvre pour le réviser courageusement afin de l’aligner sur l’incapacité (justifiée ou non) de mobiliser les ressources financières y relatives.

Pour l’efficience, malheureusement, au lancement du PAG aucun cadre de mesure de performance n’a renseigné le contribuable sur combien devrait coûter l’asphaltage. En l’absence de ce cadre, aucune mesure d’efficience ne peut être faite. Et c’est en cela qu’on est fondé de parler d’opacité dans la gestion de ce projet. Si les données sur l’efficacité, l’efficience et l’économie de ce projet existent, il est encore temps de les publier sur le portail gouvernemental pour un meilleur contrôle citoyen de l’action publique, car il est désormais certain que le contribuable ne peut pas compter sur les « députés » actuels pour un contrôle de l’action gouvernementale.

Au regard de ce qui précède, au bout de cinq ans et même dans le cas, peu probable, d’un renouvellement de mandat, le « Miracle Béninois » au plan économique risque de ne pas se produire. Et si cela s’avérait, on sera sans aucun doute dans une situation de ni démocratie ni développement. Il convient alors d’être prudent en maintenant à tout prix les acquis de la démocratie politique sécurisés par les régimes précédents, à défaut de les bonifier, tout en boostant le curseur de la démocratie économique. Les deux peuvent et doivent aller de pair et c’est à ce challenge que la nouvelle politique de tous les bords devrait s’atteler.

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Opinion

Encore une élection qui questionne

Par Fatiou Ousman,

Le 17 mai 2020, les citoyens béninois détenteurs d’une pièce d’identification (oui ! oui ! le nouveau code électoral béninois prévoit une telle aberration) éliront leurs conseillers communaux qui à leur tour désigneront les maires.

Plusieurs doutes sont émis par les observateurs concernant :

– la participation de l’opposition à ce scrutin local, les seules FCBE étant prises en otage par une guerre intestine fratricide sur fond de leadership

– la sincérité de ce scrutin, compte tenu des récentes allégations de fraudes électorales par le PRD pourtant soutien du régime en place

– la nouvelle organisation de cette CENA affublée d’un conseil électoral et d’une direction générale des élections, formule nouvelle expérimentale et inexpérimentée

– le sens même de ces élections locales devenues nationales puisqu’il faut désormais avoir recueilli 10% de suffrage au niveau national pour prétendre siéger dans un conseil communal ; une aberration politique pour des élections à rayon et enjeux locaux.

Je rappelle qu’à ce jour, aucun texte d’application (décret, arrêté, circulaire, note d’information) n’est venu expliciter les modalités de mise en œuvre de ces 10%, l’arrêt rendu récemment par la cour suprême ne suffisant pas. (ARRÊT ANCB C/ CENA DU 18 FÉVRIER 2020)

Maitre Fatiou Ousman

Une élection qui questionne, disais-je! Elle inquiète.

Pourtant, les quelques partis « autorisés par l’exécutif » s’activent pour déposer les milliers de dossiers de candidature.

Le culte de la Personnalité du grand timonier, jadis conspué, bat désormais son plein, les ministres utilisant l’argent et les moyens publics pour battre une campagne électorale déguisée.

La télévision publique offre en boucle des reportages présentant les « magnifiques » réalisations et les mirifiques projets et maquettes… Dans cette agitation préélectorale, il est utile de s’interroger sur la portée réelle de ce scrutin.

La première réflexion est relative à l’effectivité de la décentralisation au Bénin.

Bien que la libre administration des communes soit consacrée par la constitution et les lois, force est de constater que l’état central conserve une présence forte et oppressante sur le fonctionnement des communes par le biais du contrôle de légalité et d’opportunité exercé par le préfet. Dans les faits, que vaut cette libre administration des communes si elles ne peuvent rien décider ni agir efficacement sans l’accord préalable du grand frère (big brother) qu’est le préfet, autorité de tutelle omniprésente….

Le préfet béninois n’exerce pas qu’un contrôle de légalité sur les actes de l’autorité locale, non… Il est le juge de l’opportunité des décisions du maire et peut même s’y substituer en cas de persistance d’un désaccord…A cette autonomie de façade s’ajoute la limitation des domaines de compétences des communes. Une collectivité sans la clause de compétence générale, pour les affaires locales, n’est ni libre ni autonome.

Élire des conseillers communaux pour gérer une collectivité locale vidée de son objet, c’est comme pédaler dans le vide : on s’essouffle mais on n’avance guère. La deuxième réflexion suscitée par ce scrutin est relative aux attaques sans précédent subies, ces dernières années, par le suffrage des électeurs.

Je veux parler de la vague des destitutions et révocations des maires et élus locaux depuis 2016. Près d’une dizaine de maires sont ainsi privés de leur mandat, ce,  sans la moindre décision de justice venant condamner ou sanctionner des actes de mauvaise gestion, même s’il existe des soupçons…

C’est inédit depuis l’avènement de la décentralisation.

Les cas des maires élus de Cotonou et Ouidah m’apparaissent comme étant les plus symptomatiques des attaques de l’exécutif contre la démocratie locale. Rendons-nous compte que la plus grande ville du Bénin, poumon économique du pays, est dirigée par un maire intérimaire depuis près de quatre années… Ce, en violation même des règles en vigueur…

L’on ne peut s’empêcher, sans que cela soit prouvé, d’y voir la main du pouvoir exécutif qui leur a fait payer leur opposition au projet dit du Grand Nokoue. Par décisions administratives (préfet et ministre) et en l’absence de la moindre décision de justice, le suffrage des électeurs, qui avaient élu ces maires en tant que conseillers locaux, a été réduit à néant. Inadmissible.

Le résultat est qu’aujourd’hui au Bénin, les communes et leurs maires sont dans la même situation de soumission à l’exécutif, comme le sont l’Assemblée nationale, la Cour constitutionnelle et une partie de la justice etc… Dangereux. Il n’y a plus de décentralisation, l’Etat central décidant de tout, faisant tout, soumettant tout et excluant toute voix dissonante.

Autonomie, dites-vous encore….

Il est fort probable que les futurs maires issus du scrutin du 17 mai 2020 subissent le même sort et soient contraints de s’inféoder au pouvoir en place pour soit bénéficier de ses mânes financières soit échapper à son courroux.

L’adhésion des futurs maires est d’autant plus importante pour l’exécutif béninois que la « constitution du 1er novembre 2019 » a introduit le parrainage des candidats à la présidence par des députés et des maires. Il est donc à parier que la désignation des futurs maires échappe à toute logique élective et de majorité politique pour n’être qu’un jeu de pouvoir et d’argent sous la supervision active de l’exécutif en place.

Entre la règle des 10% et la désignation « jacobine » des futurs maires pour visser et vicier le parrainage présidentiel, ce scrutin communal du 17 mai 2020 est vidé de son essence : la vie de la commune. L’expression démocratique, par le vote, est désormais déclassée comme l’est la démocratie au Bénin

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