Opinion/La tribune d’Arnauld A. Akodjenou: Une approche africaine dans le défi mondial du COVID-19?

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Devant cette pandémie, phénomène global par essence, on assiste à des réactions unilatérales en Afrique, comme dans ce monde que l’on disait globalisé. Il est difficile de trouver une voie et une seule qui tienne compte de la sécurité nationale, de la santé publique et de l’économie !

Arnauld A. Akodjenou (conseiller spécial pour l’Afrique de la Fondation Kofi Annan à Genève)

Le drame dans chaque approche est qu’à présent le processus d’immunisation des populations n’est ni écrit, ni défini. Cela ne peut mener qu’à une option imparfaite, sélective et temporaire. La particularité de l’Afrique est qu’à cause du niveau de développement de l’économie et des infrastructures sanitaires, quelle que soit l’option retenue, le coût pour sauver des vies est et sera élevé. Plus tard, les scientifiques, les épidémiologistes, les économistes et les politologues devront évaluer les options retenues et en mesurer les conséquences.

En Afrique, alors qu’on a prôné jusqu’à ce jour une politique d’intégration, parfois à marche forcée, on assiste aujourd’hui à la fermeture des frontières.

Et, l’option du confinement dans un pays, une région, voire un quartier ne tient pas suffisamment compte du socle socio-économique sur lequel sont forgées la plupart des sociétés africaines: une économie informelle de survie et de débrouillardise quotidienne. Le confinement destiné à endiguer la propagation du virus ne prendrait pas en considération les besoins impératifs des communautés, et serait peu ou prou suivi dans la lettre et dans l’esprit dans les villes de ce continent, à l’urbanisation exponentielle.

Comment gérer l’alimentation, l’énergie, l’éducation, l’économie formelle et informelle, voire la santé « ordinaire » sur plusieurs semaines, sans provoquer des drames innommables et des phénomènes sociaux, aux conséquences peut-être pires que le mal à prévenir et à guérir ?

Devant tant de dilemmes, le choix politique des gouvernements africains devra être basé sur des approches qui tiennent compte des réalités nationales, conduisant à des options les moins dommageables pour les populations. L’évaluation de ce choix devra se faire sur la base du courage politique, de la transparence et du degré de consensus qui pourraient se dégager de la mise en œuvre de l’approche retenue et décidée, car tristement le choix, et oui, le triste choix va se réduire entre des vies… et des vies.

Populations mobilisées dans une véritable stratégie ?

L’information, la sensibilisation et l’éducation des populations, conjuguées aux mesures préventives me paraissent des secteurs clés par lesquels les différents Gouvernements pourront tacler résolument cet ennemi invisible. Il s’agira (i) d’informer les populations sur la nature du virus ; (ii) de profiter du laps de temps avant la zone dite de « pic» pour éduquer les populations sur les gestes barrières afin qu’elles deviennent un partenaire dans ces efforts ; (iii) d’évaluer les besoins de chaque ville, province et voire même village, afin de pouvoir apporter des réponses qui prendront en compte leurs réalités socio-culturelles ; (iv) et enfin, il n’est point tard, tenter par tous les moyens possibles de créer les conditions sanitaires prérequises afin de limiter ou gérer au mieux un afflux des patients.

La mobilisation et l’éducation de toutes les couches sociales – y compris les personnes résidant loin des centres urbains, ceux dont le niveau d’alphabétisation reste bas, et les populations qui ne parlent ni langues officielles, ni langues nationales prédominantes – devront passer par les radios, les chaînes TV et les réseaux sociaux. En utilisant les langues locales, leaders communautaires, réseaux de jeunes et société civile pourront devenir des agents de sensibilisation qui, grâce à leur expérience en communication, à leur réseau social développé et à l’influence acquise auprès des populations, se feront les pivots de cette stratégie.

De plus, le continent ne part de zéro ! Sur la base des expériences retenues lors des épidémies d’Ebola, certains pays pourront apporter leur savoir-faire et leur capacité à interagir au niveau communautaire, à mener des actions de surveillance, de communication, d’écoute des populations et de suivi.

Enfin, la solidarité intergénérationnelle au sein des familles, où deux à trois générations cohabitent souvent sous le même toit, sera renforcée. Ce système de « vivre ensemble » pourra transformer ces efforts de communication en réel « projet collectif ». Et cette promiscuité, souvent vilipendée comme faiblesse, pourra se révéler être une force et un moyen de sortie de crise, par son potentiel à relever l’esprit critique de chacun et à permettre une introspection individuelle et collective.

Un levier d’inclusion nationale pour l’autorité de l’Etat ? Certains esprits jouent déjà les Cassandre et prédisent que cette crise sanitaire pourrait mener à l‘affaiblissement des systèmes étatiques dans plusieurs régions du Continent. D’autres envisagent d’en faire un champ d’expérimentation scientifique ou médicale. Las !

Afin de tordre le cou aux oiseaux de mauvais augure, les pays africains devront davantage axer leurs efforts sur l’éducation des populations, car une population informée et sensibilisée pourra appliquer les bonnes pratiques de distanciation sociale à adopter dans la lutte contre le COVID-19. Ce partenariat conduira systématiquement à une inclusion d’autres parties prenantes à la gestion de cette crise sanitaire : chercheurs, personnel soignant, autorités religieuses et coutumières, diaspora, société civile, média, secteur privé, réseaux de jeunes etc. Ce mécanisme nourrira la substance des contenus de la campagne mais soutiendra également les efforts financiers et socio-économiques entrepris au niveau national et régional, efforts appuyés par les partenaires bilatéraux et internationaux.

Une approche panafricaine ? À ce jour, la mise en œuvre des décisions prises a été diversement appréciée. La panique a pris le pas sur de réelles mesures de prévention, d’éducation, de sensibilisation et de communication. Dans l’immédiat, les options retenues semblent les plus humainement acceptables, mais elles ne pourront pas tenir sur le moyen terme, autant pour les politiques que pour les populations. La communication, clé de voûte contre ce danger viral, accordera une part importante aux risques de stigmatisation.

Il importe que les réalités nationales guident les mesures prises afin d’endiguer réellement et efficacement la propagation du COVID-19. Mais, il importera tout autant que dans un élan de solidarité et de recherche d’efficacité, les différents pays du continent, sous l’égide des institutions sous régionales et de l’Union africaine, développent des solutions en symbiose qui couvrent les aspects d’entraide sanitaire, alimentaire, économique et financière et de recherche scientifique, et dont l’application progressive respectera les différentes sensibilités nationales et sous régionales.

Des décisions unilatérales, à l’écart des réalités vécues par les pays voisins, pourraient exposer les vulnérabilités existantes au sein des différentes couches sociales de certains pays et conduire à des crises incontrôlables. De plus, les ressources financières limitées des pays du continent en appellent à une approche commune dans la mise en œuvre d’efforts de prévention spécifiques qui passeront bien sûr par les populations, première et dernière ligne de défense.

Dans un monde désuni face à cette pandémie, les Gouvernements du Continent ont plus que jamais besoin d’une approche collective et d’une véritable gouvernance qui interpelle et implique les populations. Les mesures radicales, transférées et inadaptées n’aideront guère et n’ont point leur place dans la gestion de cette pandémie.

Tous les gouvernements du continent, sous l’autorité et la coordination ultime de l’Union Africaine, ont encore quelque répit pour réagir de manière effective et concertée. Cela passera mieux avec le concours des populations, allié aux efforts de se doter des infrastructures, des équipements, de l’organisation spatiale sanitaire, des ressources humaines et financières.

Le destin collectif de l’Afrique s’écrit et requiert une lecture africaine de la situation, pour une réponse africaine à ce défi mondial.

  • (Arnauld A. Akodjenou est conseiller spécial pour l’Afrique de la Fondation Kofi Annan à Genève).

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