Médias/Au Bénin, Patrice Talon passe à la guillotine la liberté de presse

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Au Bénin, les médias sont achetés par le pouvoir, à défaut de disparaître. S’il y a quelques titres (journaux) qui peuvent encore, compte tenu du coût relativement bas de la production, résister, c’est aussi parce qu’ils sont financés par des partis d’opposition ou l’homme d’affaire Sébastien Ajavon. A quelques rares exceptions près. Le Think tank Albatros publie ici un article sur le sujet.

Assaut contre la liberté de presse

ThinkTank Albatros

Ignace Kokou Patrice Sossou, journaliste d’investigation béninois, en prison depuis 4 mois devrait être jugé en appel ce 28 avril (procès reporté au 05 mai prochain), alors qu’il a été condamné à 18 mois fermes le 24 décembre dernier. A l’occasion, le think tank Albatros fait une enquête-réflexion sur la situation de la presse béninoise. Avec environ 80 radios, plus de 500 titres de journaux à la parution aléatoire et une vingtaine de télés, l’espace médiatique du Bénin est l’un des plus prospères de l’Afrique. Depuis l’arrivée de Patrice Talon en avril 2016 au pouvoir, une traque agressive est orchestrée contre les médias. Des redressements fiscaux éliminatoires ont réduit certains au silence alors qu’un acharnement a fait disparaitre d’autres. Les plus critiques ont été purement et simplement supprimés par la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac), équivalent du Conseil supérieur de l’audiovisuel (Csa) en France. La quasi totalité des médias rescapés sont sous le contrôle de l’exécutif qui lui fournit une partie de ses productions. Mais malgré tout, une dizaine de médias (écrits et audiovisuels) résistent. A leurs risques et périls.

Les directeurs de publication de la presse écrite béninoise sont à plus de 95% sous contrat avec l’Etat. Pour cela, ils reçoivent chacun entre 500.000 F cfa (750€) et 1.000.000 F cfa (1500€) chaque mois, pour relayer les productions de propagande de la Direction de la communication. En 2018, une fuite de mails authentifiés par le Think tank Albatros a révélé des échanges entre plusieurs directeurs de publications et la Direction de la communication de la présidence de la République, un organe de centralisation de la propagande du régime, logé dans l’enceinte du cabinet présidentiel et dont le patron, Wilfried Houngbédji, ancien journaliste, dépend directement de Patrice Talon. Ainsi, en lisant la presse béninoise chaque matin, vous y trouvez, côté politique, les mêmes sujets avec des titres qui diffèrent. En faisant une comparaison documentée, le Think tank s’est rendu compte que souvent, plusieurs extraits et paragraphes sont mot à mot identiques. Et pour cause, une cellule de production depuis la présidence fournit au quotidien des articles écrits, des propositions de sujets et d’émissions aux journaux, radios et télévisions, à l’exception des médias trop critiques. « On nous écarte de tout, même de la couverture médiatique des manifestations officielles à cause de notre position critique » dénonce Joseph Perzo Anago, patron de presse au Bénin. En janvier 2013, 15 nouvelles télévisions et 36 radios ont reçu des fréquences de la Haac mais compte tenu de la morosité économique que connaît l’industrie des médias, à peine 20% ont été effectivement mis en service en sept années.

Une oasis de résistance

Malgré la pression sur la presse critique, il y a une résistance minoritaire mais qui tient face à la machine de l’Etat. C’est le cas de La Dépêche, Matin Libre, Nouvel Observateur, Dynamisme Info ou encore Point Média, Actu Express  mais aussi l’Afrique en Marche, Le Confrère de la Matinée et le Pays Émergent. Dans une atmosphère de grande hostilité, ces journaux font de la résistance mais cela impacte sur leurs parutions. La plupart d’entre eux « paraissent entre deux et 4 fois par semaine en moyenne, au lieu de 5 fois« , comme le veut la tradition des quotidiens au Bénin. Et pour cause, ils sont privés du marché des annonces officielles estimé à environ 1,8 millions d’euros (1,2 milliards F Cfa). C’est aussi le cas du plus ancien journal du pays, La Croix du Bénin, créé en 1946 par Jean-Louis Caër. Hebdomadaire catholique indépendant, « il a reçu des pressions mais résiste » selon un clerc qui y travaille. Ce journal aurait été suspendu s’il n’appartenait pas à la très puissante Eglise catholique. Car La Nouvelle Tribune n’a pas eu cette chance, le respecté quotidien de Vincent Folly a été suspendu en mai 2018. Officiellement accusé de s’être enlisé dans un « régime injurieux, outrageant et attentatoire à la vie privée du chef de l’Etat sur la base d’un champ lexical dévalorisant » selon la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication, une institution à la solde entière du régime. Outre ces journaux, la Radio Capp Fm basée à Cotonou et Radio Carrefour dont le siège se trouve à 160 Km de la capitale économique du pays, à Bohicon, sont les seules radios qui se mettent à l’écart de la propagande d’Etat à laquelle le pouvoir exécutif a réussi à soumettre la quatre-vingtaine de radios que compte le pays. La Télévision Carrefour, appartenant au même groupe que la radio éponyme a dû, en juillet 2019, suspendre pour quatre mois ses programmes, « à cause de difficultés financières » selon sa direction. Quoi de plus normal dans un pays où la pression financière permet de soumettre les médias ?

Se soumettre ou disparaître

Sikka Tv est une télévision de droit français, autorisé par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (Csa) mais à ligne éditoriale presque exclusivement béninoise, appartenant à Sébastien Adjavon, homme d’affaire et ancien candidat à la présidentielle de 2016. La pratique, légale, qui existe dans plusieurs pays, est, à défaut d’avoir une fréquence locale, de faire une déclaration « internationale » mais en se concentrant sur l’actualité d’un pays précis. Depuis, opposé au président Talon, Adjavon est en exil en France après plusieurs traques et condamnations judiciaires, le plus souvent suspendues par la Cour africaine des droits de l’homme (Cadh). Si sa télévision, Sikka Tv, continue d’émettre, il est par contre impossible de la capter en analogie au Bénin et non plus par les bouquets Canal+ classiques. Le Bénin a mis la pression, à travers la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication, pour que le signal de Sikka Tv soit exclu de Canal+. En décembre dernier, Soleil Fm, une radio locale appartenant à l’opposant et homme d’affaire a été purement et simplement suspendue. Jérôme Kassa qui en est le directeur ne « comprend pas cette décision de la Haac » et n’écarte pas qu’elle cache « des motivations politiques« . Le 23 mai 2018, la Nouvelle Tribune, le journal le plus critique à l’égard du régime Talon a été là encore, suspendu « jusqu’à nouvel ordre » sur fond de motifs peu convaincants. Si une suspension du genre est prévue par l’article 55 de la loi organique de la Haac, elle n’est possible qu’en cas de violation grave de ladite loi. Sauf que l’organe de régulation des médias s’est appuyé dans le cas d’espèce sur le Code de l’information et de la communication. Le ton a été donné six mois après l’arrivée au pouvoir de Patrice Talon. En novembre 2016, 4 médias dont déjà Sikka Tv et Soleil Fm avaient été suspendus ainsi qu’Eden Tv et E-Télé. Depuis, ceux qui ne veulent pas subir la colère du président se sont mis dans les rangs, c’est-à-dire, se sont transformés en caisses de résonnances da la majorité au pouvoir. En contrepartie, ils reçoivent une subvention parallèle, versée en espèce par les services de la communication de la présidence selon de nombreux témoignages recueillis sur place.  Plusieurs journalistes béninois ont été arrêtés ces dernières années. C’est le cas de Casimir Kpedjo, directeur du quotidien Nouvelle Economie et de Parfait Folly, tous deux arrêtés à la suite de plaintes de Romuald Wadagni, ministre de l’économie et des finances ou encore Ariste Hounkpevi, directeur de l’Autre Figaro, interpellé par l’Office central de la répression et de cybercriminalité (Ocrc).

Le cas Sossou Ignace

Jeune journaliste d’investigation, son cas est l’un des plus emblématiques. Il lui est reproché d’avoir repris, de façon erronée, des propos du procureur de la République. Sauf que, depuis, Reporters sans frontières (Rsf) et plusieurs médias locaux ont apporté la preuve du contraire. « Les propos transcrits par notre confrère Ignace sont exacts et tenus par le procureur » reconnaît le directeur de Publication de la Dépêche, Joseph Perzo Anago. En effet, Ignace Sossou n’a fait que reprendre, presque mot à mot, des propos de Mario Métonou. Mais le procureur de la République dénonce, à tort, des « propos tronqués » et « sortis de leur contexte« , ce qui est pourtant totalement faux. « La mise en prison de Ignace Sossou procède de cette volonté de mettre à l’étroit la liberté de presse » insiste, auprès du Think tank Albatros, Joseph Perzo Anago pour qui « le gouvernement veut contrôler tous les organes« . Conscient de l’hostilité affichée du président béninois à l’égard des médias, des juges, magistrats et cadres de la justice, à l’instar du procureur de la République en abusent pour faire la guerre à des professionnels des médias qui travaillent déjà dans des conditions des plus difficiles. Monsieur Anago évoque le cas de Casimir Kpédjo dont, selon lui, « le procès ne finissant pas, traîne comme une épée de Damoclès sur la tête du journaliste économique« . Il dénonce par ailleurs  » un acharnement permanent et une peur d’être sur la prochaine liste« . Pour l’ancien directeur de la maison des médias, « c’est une guerre permanente« .

Un code du numérique incriminé

Le Bénin fut l’un des premiers pays de l’Afrique de l’ouest à libéraliser l’espace des médias et à favoriser l’émergence d’une presse plurielle et longtemps, libre. Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Talon en 2016, plusieurs titres ont disparu. Le président béninois n’a pas que favoriser la mise en prison des journalistes, mais il a réussi à pousser à l’exil certains d’entre eux. Le recours aux instruments juridiques est une stratégie qui inquiète le Think Tank Albatros. En juin 2017 par exemple, l’adoption par le parlement d’un Code du numérique a ouvert une nouvelle boite de pandore. « Ce code est fondamentalement restrictif des libertés d’information » selon Think tank Albatros qui reproche à cet instrument juridique de « réduire le journaliste à un vulgaire internaute« . Selon l’organisation, « quelque soit le support et la plateforme qu’il utilise, tant que le journaliste diffuse de l’information, il le fait en tant que journaliste et doit être considéré comme tel par la justice en cas de conflit » sauf qu’au Bénin, « un journaliste qui publie une information sur des réseaux sociaux et un lambda qui fait de même sont traités comme des délinquants du net« . Ulvaeus Balogoun, membre du réseau des professionnels des médias digitaux du Bénin partage cette inquiétude, dénonçant « une confusion entre journaliste professionnel, blogueur et activiste du web« . Ce code a provoqué une litanie d’arrestations en janvier 2020 dont notamment 7(sept) activistes du net et un administrateur de groupe wathsapp car ce code rend ce dernier responsable des publications sur sa plateforme. Une situation d’autant plus ubuesque qu’aucun administrateur ne peut contrôler des publications de membres d’un réseau social qui peut compter plusieurs centaines de milliers de personnes dont une grande majorité se trouve à l’étranger. Think Tank Albatros y voit « une volonté claire d’abolir la liberté d’expression par la pression sur des administrateurs de réseaux sociaux« .  Selon Joseph Perzo Anago, « il y a une loi qui régit le métier de journaliste et en assimilant le journaliste au web activiste, on veut contourner la dépénalisation afin de pouvoir continuer à emprisonner des journalistes » hors de tout cadre juridique.

Indépendant depuis 1960, le Bénin qui a une longue tradition de médias depuis les années 1930 disposait d’un régime déclaratif pour la presse écrite. Il a été longtemps un modèle en matière de liberté de presse. Depuis 2016, le pays enchaîne, avec l’élection de Patrice Talon, des attaques répétées contre la liberté d’expression. Dans le dernier classement de Reporters sans frontières publié le 21 avril, le Bénin a perdu, en une année, 17 places, passant de la 96e position à 113e, derrière le Népal (112e) et juste devant la Bolivie (114e).

Par Think Tank Albatros

La version initiale a été légèrement modifiée quelques heures après sa publication.

Consacré prioritairement à la défense de la liberté d’expression, de presse et à la promotion de la bonne gouvernance, le Think tank Albatros intervient aussi dans les domaines de bonne gouvernance, de démocratie, de décentralisation. Basé dans la Sarthe (France) il est à la fois un espace de réflexion mais aussi d’expertise et de recherches. Il travaille essentiellement sur l’Afrique.

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