Analyse des propos de l’ancien premier ministre/Lionel Zinsou: Dans la danse ou la cadence ?

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Les propos tenus par Lionel Zinsou, l’ancien Premier Ministre sous Boni Yayi dans une émission conjointe RFI-Jeune Afrique n’en finit pas de faire des vagues et pour cause. Loupe en main, Dr. Fidèle SONON, consultant en management des organisations et membre de l’Union Sociale Libérale passe au crible, la sortie médiatique de l’économiste franco-Béninois dont la réputation ainsi que l’expertise font écho. Dans une réflexion que La Dépêche se propose de publier dans ses colonnes et sur son site internet, Dr Sonon se livre à une lecture approfondie des propos de Lionel Zinsou, se demandant presque si l’ancien premier ministre béninois ne se serait pas jeté à corps perdu dans une danse politique endiablée ou alors est-il resté objectivement conforme à une cadence normale du spécialiste neutre et détaché. Dans l’un ou l’autre des deux cas, trois hypothèses s’invitent à la réflexion et font se demander si la confirmation des performances du Bénin par monsieur Lionel Zinsou n’est pas coup de pousse médiatique à la Rupture est-ce alors ou pure coïncidence ? Lire la réflexion.

(Une réflexion de Dr. Fidèle SONON, consultant en management des organisations et membre de l’Union Sociale Libérale).

Lecture des propos de monsieur Lionel Zinsou

Dans une émission conjointe RFI-Jeune Afrique l’ancien Premier Ministre Franco-Béninois Lionel Zinsou a tenu des propos qui semblent décerner un satisfecit à la gouvernance économique du régime de la Rupture. Ces propos ont d’ailleurs fait jubiler nombre de partisans du pouvoir en place qui estiment que l’expert venait donc de mettre en échec les dénonciations des voix discordantes au régime de la Rupture, notamment celle de l’opposition. Ces mêmes propos ont aussi provoqué de vives émois dans l’opposition dont certaines des personnalités, tout aussi avertis des questions économiques et financières, demandent un débat contradictoire pour restituer la vérité. En attendant ce débat de clarification de spécialistes pointus, il est du devoir citoyen de tout Béninois de s’exercer à une analyse factuelle et même politique de cette polémique. En effet, le respect dû à l’expertise de Lionel Zinsou sur les questions économiques et financières ne devrait pas inhiber  notre capacité d’analyse critique de ses propos intervenus dans un contexte politique particulièrement sensible au Bénin. Nous fustigeons donc l’attitude de tous ceux qui estiment que lorsque Lionel Zinsou parle ceux qui n’ont pas au moins son niveau intellectuel et son parcours doivent se taire. Cette attitude n’est pas scientifique et l’auteur des propos en question n’a d’ailleurs pas besoin de cette mauvaise publicité d’intellectuel suffisant. D’ailleurs, si on devrait raisonner par présomption de connaissances et compétences sur la base des diplômes et le parcours, le Président Talon n’aurait jamais eu le courage de tenir un débat contradictoire avec Lionel Zinsou en grande partie sur l’économie et les finances du Bénin. Dans ce fameux débat le président Talon n’a d’ailleurs pas démérité. Certains le donnaient même vainqueur de ce débat où il a réussi à convaincre de l’ignorance de son adversaire des réalités économiques du Bénin. 

Ceci dit, nous nous proposons de décrypter les propos de l’ancien premier sous trois hypothèses.

Hypothèse 1: Monsieur Zinsou intervient objectivement en tant que pur spécialiste 

Dans cette hypothèse, monsieur Zinsou profite d’une tribune sur les questions relatives aux finances et à l’économie des pays d’Afrique pour donner son point de vue objectif sur les performances de son autre pays. Cela signifie qu’il confirme les bonnes performances du Bénin telles que communiquées par le gouvernement depuis plusieurs mois. 

Cependant, en supposant cette hypothèse vérifiée il y a trois niveaux d’étonnement qui émergent. 

Le 1er niveau d’étonnement est le manque cruel de chiffres et d’analyses confirmatoires

Monsieur Zinsou tout expert des questions économiques et financières qu’il soit a curieusement choisi juste de relayer ce que le gouvernement avait déjà dit sans apporter de nouveaux éléments analytiques et chiffrés qu’on devrait espérer d’un expert de son niveau. Le gouvernement du Bénin a déjà affirmé que la bonne performance du Bénin en matière de production du coton a profité aux producteurs et au Bénin en tant qu’Etat. Le gouvernement a également  jubilé à l’idée que le Bénin a pu développer une bonne résilience par rapport à la fermeture de la frontière avec le Nigeria. On attend alors un peu plus d’un expert neutre qui doit nous dire combien les régies financières de l’Etat ont perçu de cette production et combien les paysans et les autres acteurs de la chaîne de production ont gagné. On attend notamment une comparaison entre ce que le Bénin a perdu de la fermeture des frontières avec le Nigeria et combien l’Etat a gagné de la production du coton pour confirmer que cette production a compensé les pertes liées à la fermeture de la frontière. Il s’est juste contenté d’affirmer, comme un politicien l’aurait fait, que la production du coton a compensé les effets de la fermeture de la frontière avec le Nigéria.

Dr. Fidèle SONON, consultant en management des organisations et membre de l’Union Sociale Libérale

Pour le respect dû à son rang, on ne peut pas estimer qu’il manque des chiffres. Soit l’émission, enfermée dans un temps, ne le lui a pas permis d’évoquer les chiffres, soit il a choisi délibérément de faire des affirmations gratuites, ce qu’il n’aurait jamais toléré dans un mémoire ou une thèse d’économie. Bref, on a raté une véritable occasion de « fact checking » (vérification des faits) avec un expert de son niveau.  C’est pour cette raison que nous devons tous souhaiter vivement le débat contradictoire rien que sur l’économie et les finances du Bénin pour davantage bénéficier de son expertise.

Le 2ème niveau d’étonnement est la phrase de trop venant d’un expert neutre.

« Vous allez me dire que je me démarque légèrement du jugement de l’opposition…».

Voilà le bout de phrase qui a davantage tué la crédibilité des propos de l’expert. « Nous ne l’avons pas dit » auraient pu rétorquer les journalistes. Un expert n’a pas à faire référence au jugement de l’opposition pour donner son avis objectif. Donc ces propos relatifs au jugement de l’opposition nous écartent de la première hypothèse que nous analysons. 

Et enfin le 3ème niveau d’étonnement est la révélation que le président Talon lui aurait demandé de se porter candidat du Bénin à l’OMC. 

Bien curieux! Depuis quand le Bénin a-t-il commencé par faire la promotion des opposants dans les institutions internationales. Et depuis quand le Bénin a-t-il commencé à faire la promotion de ses opposants condamnés par la justice? C’est alors le serpent qui sauve de poisson de nouage. On ne s’étonnera pas alors d’entendre que Sébastien Ajavon ou Valentin Djènontin est proposé pour briguer tel ou tel autre poste au nom du Bénin ou nommé ambassadeur. Plus sérieusement, si ces propos tenus par monsieur Lionel Zinsou sont vrais on se doit de soupçonner une intelligence lugubre avec le pouvoir, auquel cas il ne parle plus en tant qu’expert neutre. Pour rappel, monsieur Zinsou a fait appel de sa condamnation de 5 ans d’inéligibilité au Bénin et on attend toujours le verdict de la cour d’appel. 

Hypothèse 2: Monsieur Zinsou intervient en tant que technico-politique au service du gouvernement 

Monsieur Zinsou pourrait aussi, s’il était de la Rupture, prêter son expertise au gouvernement pour crédibiliser sa communication. Mais dans ce cas aussi et surtout, il devrait intervenir avec des chiffres et analyses comparatives de nature à faire taire l’opposition. Il n’en est rien, en tout cas pas pour l’instant. Dans la présente hypothèse, ça n’aide pas trop le gouvernement qu’un expert de ce niveau se contente de relayer ses affirmations. Si cette hypothèse se vérifie, monsieur Zinsou devra revenir parachever le travail qu’il a commencé pour le gouvernement.  

Cependant, pour être plus proche de la réalité il faudra signaler à la décharge de monsieur Zinsou qu’il a eu la prudence de parler d’une performance économique qui s’étend sur les quinze (15) dernières années. Il n’aura d’ailleurs échappé à aucun observateur de constater que cette précision de Lionel Zinsou n’a pas trop intéressé les courtisans du Président Talon qui estiment que ce dernier a eu en moins de 5 ans des performances jamais égalées depuis 1960.

Hypothèse 3: Monsieur Zinsou intervient en tant que politique dans un deal donnant-donnant avec le gouvernement.

 Une troisième hypothèse non moins importante est celle d’un deal donnant-donnant. Voulant se sortir d’affaires face aux ennuies qu’il a avec le gouvernement de la Rupture que lui même avait si bien prédits et décrits il y a quelques mois, l’expert pourrait avoir choisi simplement de faire allégeance. Évidemment on a du mal à croire cette hypothèse au regard du respect qu’inspire le personnage. De toutes les façons, toute affirmation de cette hypothèse actuellement ne serait que pure conjecture. On se doute bien en effet que le respectable expert économiste et financier n’accepterait de compromettre sa réputation pour si peu. Mais tout étant  possible en politique, laissons les mois à venir nous dire confirmer ou infirmer cette hypothèse. 

Au demeurant, quelle que soit l’hypothèse, monsieur Lionel Zinsou a donné volontairement ou involontairement un coup de pousse à la communication gouvernementale en cette période sensible de pré campagne électorale. En plus, ce coup de pousse vient comme une saturation médiatique dans un contexte médiatique de « sur-communication ». 

Contexte communicationnel des propos de monsieur Lionel Zinsou 

Même si le gouvernement de la Rupture n’a pas réussi à réaliser 50% des promesses faites dans le Programme d’Action du Gouvernement (PAG), il est aujourd’hui clair que sa réalisation dont la matérialité ne peut être discutée reste l’asphaltage de rues. Il y a également quelques avancées dans les domaines l’énergie électrique et de l’eau.

Il ne serait donc pas objectif de penser et de dire que le gouvernement actuel ne fait rien de bon. Il ne peut d’ailleurs en être autrement. Un gouvernement qui utilise de l’argent public et recourt abondamment à des emprunts doit forcément avoir quelques réalisations à son actif. Mais l’objet de cette réflexion n’est pas et ne saurait être d’étaler les réalisations du gouvernement. Au contraire c’est le problème, car des agents sont bien payés pour le faire et ils le font d’ailleurs un peu trop bien. La télévision et la radio nationales sont transformées en des instruments non plus d’information mais de propagande du gouvernement. La quasi totalement des journalistes qui y travaillent sont transformés en griots ou contraints à jouer les griots du gouvernement. Ce gouvernement, qui condamne le populisme de l’ancien régime, communique même à l’aide de sketch télévisés à longueur de journée sur des réalisations tangibles (asphaltage) que les populations pourraient voir de leur propres yeux. Il est vrai que de tout le temps, tous les régimes successifs ont essayé de faire de même. Mais lorsque dans son diagnostic des maux dont souffre le pays on identifie le bâillonnement et la confiscation de presse comme l’un des problèmes principaux, on attend une vraie rupture avec ces pratiques qu’on a dénoncé, surtout lorsqu’on s’appelle le gouvernement de la rupture. 

Ce qui manque alors cruellement aujourd’hui, ce sont les voix discordantes qui dans une relative objectivité peuvent permettre au peuple d’aller un peu au delà de l’émerveillement et de l’éblouissement. Hors, au mépris total des promesses et engagements, tout est mis en place pour décourager et faire taire ces voix discordantes qui participent pourtant du contrôle citoyen de l’action publique. Bien entendu, on ne peut espérer d’aucun gouvernement d’étaler ses propres contre performances. A l’exception de la confiscation des média d’Etat c’est donc de bon droit que le gouvernement communique sur ses réalisations afin de susciter l’adhésion du peuple à sa gouvernance. Mais il est aussi du devoir des citoyens contribuables et bénéficiaires des actions du gouvernement de contrôler ces dernières. Ce contrôle citoyen de l’action publique est d’autant plus nécessaire aujourd’hui qu’hier dans le contexte inédit d’un parlement à 100% acquis au gouvernement. Par ailleurs, les modes de désignation des membres des autres institutions de contre pouvoir donne déjà la possibilité au pouvoir exécutif de contrôler entièrement ces dernières, et c’est bien le cas aujourd’hui. Voilà le contexte dans lequel intervient les propos ambiguës (parce que non étayés) de monsieur Lionel Zinsou qui, pour beaucoup, chercherait à se démarquer des jugements de l’opposition, comme si être opposant à l’air de la Rupture était un crime de lèse-majesté. 

Dans ce contexte, a-t-on besoin d’être opposant pour s’indigner devant la réalité effrayante que le chef de l’exécutif puisse avoir la possibilité:

de passer des accords de prêts au nom du peuple sans le feu vert du parlement, donc du peuple? ( dans la constitution modifiée)

d’utiliser ces prêts pour accorder des marchés publics gré à gré sans limitation de montant à qui il veut par simple décision du conseil des ministres? ( dans le code des marchés publics modifié)

de nommer les membres de la cour des comptes de l’Etat supposés contrôler l’utilisation de l’argent public par le pouvoir exécutif? ( dans la constitution modifiée)

Dans ce contexte, au delà de la production du coton et du PIB, le citoyen Béninois est aussi intéressé à savoir de l’expert Lionel Zinsou que les près de 5000 milliards de francs CFA d’endettement sur une prévision de 9000 milliards de francs pour le PAG sont effectivement investis dans des projets susceptibles de produire de l’argent. On attend aussi de l’expert de nous dire combien sur les 45 projets phares du PAG ont connu de réalisation avec quel financement et quel montant réalisé versus le montant planifié. 

En l’absence de ces données n’est-on pas en droit de se demander si l’appréciation de l’ancien premier ministre ne vient pas comme une saturation médiatique avec une analyse parcellaire. On ne peut dissocier les bonnes performances économiques (si elle sont avérées) des autres aspects de la gouvernance économique et financières. 

Que dit l’expert de la crainte d’un taux de croissance fragile (6,4 en 2019 et une chute en prévision vers 3,5 et peut-être moins en 2020) parce que justement basé sur la seule bonne production d’un produit de rente qui ne subit aucune transformation?

A-t-on besoin d’être opposant pour s’indigner devant les bouchons monstres à l’entrée ou à la sortie de Cotonou alors que des milliards sont engloutis dans l’asphaltage de certaines rues de nos villes? Objectivement, a-t-on besoin d’être opposant pour savoir que les routes qui relient nos grandes villes devraient être la priorité parce que pourvoyeuses d’argent?

C’est aussi le lieu de rétablir la vérité autour des chiffres du PIB. La communication gouvernementale est si abondante aujourd’hui que tout le monde tombe dans le piège de croire qu’aucun gouvernement n’a eu les performances économique que le gouvernement actuel a. Des courtisans du pouvoir actuel ose même dire que depuis 1960 le gouvernement Talon a eu des performances qu’aucun gouvernement avant lui n’a eu. Voici la vérité des chiffres. De 2016 à 2019 le taux de croissance le plus élevé que le gouvernement actuel a obtenu est de 6,9 en 2019. Hors, le plus fort du gouvernement de Yayi Boni était de 7,19 en 2013. Historiquement nous avons déjà eu 8,98 sous le Président Soglo en 1990 et même 9,95 sous le Président Kérékou en 1981. De quelle performance inédite nous parle-t-on alors? Et d’ailleurs ces chiffres nous montrent non seulement qu’il y a eu mieux mais aussi que le taux de croissance n’est pas forcément un indicateur de développement humain comme on tente de nous faire croire.

A-t-on besoin d’être opposant pour s’indigner de la transformation de notre Etat de droit en un État de lois où les lois sont changées au gré des intérêts de ceux qui peuplent le parlement et leur maîtres?

Si être opposant c’est s’indigner de ce qui va mal, alors nous devons être fier de l’être car bien de Béninois doivent encore apprendre à s’indigner. Dans ce contexte de quasi pensée unique où il n’existe plus d’institution de contre pouvoir être opposant responsable ou citoyen critique devient même un privilège

Fidèle Sonon

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