Economie numérique/sécurité et croissance des PME-PMI: « Trois crises en une »

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Dans cette édition, la rédaction de la Dépêche revient sur une problématique à l’heure  du numérique où le « tout numérique » semble devenir une norme. Face à un marché globalisé fortement concurrentiel, et confrontées entre autres aux ruptures technologiques, les entreprises africaines et plus particulièrement celles béninoises se doivent d’aborder inéluctablement leur mutation digitale. Au travers d’un webinaire sur la numérisation des PME-PMI au Bénin, Richard Boni Ouorou aborde dans un exposé intéressant, l’aspect politico-économique idéal, pour déboucher sur les solutions bénéfiques.

Au Bénin, on doit donc prendre garde à ne pas passer d’un prolétariat agraire (abandonné à lui-même hormis un salaire de subsistance) à un prolétariat du numérique

Voici in extenso, l’exposé et les points soulevés. «Comme je ne suis pas un spécialiste des TIC, de la nuagique ou de l’informatique avancée, mon exposé voudra donc plutôt apporter quelques pistes de réflexion quant au cadre politico-économique idéal, également nécessaire à trouver, afin que les solutions techniques et techno-scientifiques puissent être vraiment bénéfiques au Bénin et à l’Afrique.

Pour donner le ton d’entrée de jeu, je pense que si le développement technologique est un incontournable aujourd’hui, le modèle économique et le type de démocratie au sein desquels la technologie se développe, notamment les technologies informatiques, sont également très déterminants. Et à cet égard, tant les mesures néolibérales des gouvernements que la puissance ploutocratique des géants du Web, de l’informatique ou du commerce mondialisé ne seront pas d’un grand secours pour sortir l’Afrique de la pauvreté et du sous-développement.

L’accès facile et généralisé à Internet grâce à des infrastructures solides et sécuritaires est souhaitable; cela multiplie les sources d’information, augmente les niveaux d’éducation et de formation, stimule la conscience sociale et politique, accélère et simplifie les choses en affaires, etc. Mais penser que « brancher » la société et les PME crée automatiquement de la richesse localement n’est pas une évidence à mes yeux. Internet est un outil et non une fin, d’une part, et il peut être une boîte de Pandore d’autre part. Il faut donc s’assurer dès le départ, dans le secteur de l’implantation des structures, des appareillages et des réseaux permettant l’utilisation du Web, qu’il n’y ait pas une forme d’uberisation à l’œuvre. Il faut se méfier des grandes solutions clef en main conçues ailleurs. Les États africains doivent garder le contrôle, intervenir, conserver la capacité d’imposer des normes (cela signifie des employés de l’État qualifiés en ces domaines techniques), voire nationaliser ces secteurs, tout en tirant le maximum de profits des ententes conclues avec les transnationales. Sinon, l’Afrique restera prisonnière d’un colonialisme cette fois numérique. 

« …Un modèle ayant montré l’ampleur de ses retombées négatives : injustices et inégalités sociales, chômage, précarisation du travail, destruction de l’environnement, corruption, recul démocratique, etc ».

Mais la technologie et le digital ne se résument pas à Internet et à ses mille et un drageons, bien sûr. Numériser les PME ne signifie pas simplement leur assurer un branchement à la Grande Toile. Cela veut dire, vous le savez mieux que moi,  les faire accéder à l’industrie 4.0, c.-à-d. aux technologies de pointe permettant notamment de surveiller, piloter et optimiser la production; de traiter les données pour mieux gérer les shut down; d’améliorer la qualité en continu; d’utiliser une foule de capteurs pour monitorer et abreuver d’informations les tableaux de bord des gestionnaires; de faire économiser de l’énergie; de faire communiquer les machines entre elles dans les chaînes de production, etc.

« …Un modèle ayant montré l’ampleur de ses retombées négatives : injustices et inégalités sociales, chômage, précarisation du travail, destruction de l’environnement, corruption, recul démocratique, etc ».

Au delà des applications, des dispositifs et de la terminologie à la mode, oui, bien sûr, il est pertinent de moderniser et de rendre concurrentielles les usines et les entreprises proprement africaines grâce aux technologies de pointe disponibles, importables et adaptées au domaine d’activités (agroalimentaire, pétrochimique, construction, etc.). Or, le problème, plus englobant et plus fondamental que le retard technologique, est que ce secteur secondaire (réceptacle potentiel d’automatisation, de robotisation, de réalité virtuelle, d’impression 3D, des technologies optiques, d’intelligence artificielle, etc.) est ici relativement peu développé. En effet, au Bénin et dans d’autres pays pauvres, le secteur de la transformation est encore trop modeste. Insérée depuis trente ans dans le jeu de la mondialisation des marchés, l’Afrique reste cantonnée à la périphérie, c’est-à-dire à un rôle de pourvoyeur de matières premières et de denrées peu ou pas transformées. — Au Bénin, c’est la culture et l’exportation du coton brut; vous en conviendrez, informatiser un champ de coton demande beaucoup d’imagination! — Les économies africaines sont par conséquent encore trop extro-déterminées. Elles sont dépendantes de la santé conjoncturelle des secteurs de la fabrication et du grand commerce opérés dans les économies occidentales ou asiatiques. En fait, pour ramener les choses à la base, les puissances occidentales traditionnelles innovent et conçoivent, les Dragons fabriquent et les pays africains fournissent la matière première (et bientôt le sol). Qui plus est, ces derniers ont adopté pour la plupart, dans un conformisme navrant et souvent avec du retard, le modèle néolibéral qui était en vogue dans nombre de pays riches, un modèle qui n’y fait plus d’ailleurs l’unanimité puisqu’ayant montré l’ampleur de ses retombées négatives : injustices et inégalités sociales, chômage, précarisation du travail, destruction de l’environnement, corruption, recul démocratique, etc.

Autre problème quand on ne fournit surtout que des matières premières : les boulots associés ne sont pas suffisamment rémunérateurs pour que se constitue une véritable et grande classe moyenne, la seule pouvant avoir un poids significatif sur la consommation (notamment de produits nouveaux et des services locaux) et, surtout, sur les entrées fiscales permettant aux gouvernements d’investir dans de nouveaux secteurs, en R&D, dans des programmes sociaux, en éducation et formation…, tout en représentant une forme de garantie de stabilité aux investisseurs étrangers. 

Par ailleurs, qui gagne au change avec l’aide internationale et les fonds de développement? Règle générale, on nous prête (et on s’endette) pour qu’on reste confiné dans la cour des petits boulots liés notamment à l’extraction minière et à l’agriculture. Il y a bien ici et là des îlots de richesse qui émergent et qui biaisent les statistiques, mais dans l’ensemble la grande majorité des populations africaines reste pauvre. Je le redis, la clef pour une sortie de crise est avant tout la secondarisation de l’économie africaine (couplée au plein contrôle de nos monnaies).

Je viens de parler de crise. Il y a malheureusement trois crises qui se superposent en ce moment et qui se nourrissent mutuellement, d’où le titre de mon exposé. Il y a la crise de la COVID-19, dont on ne se sortira pas tout de suite, économiquement parlant, de par notre position dans l’économie mondialisée puisque l’Occident, qui nous détermine, entre dans une deuxième vague de contagion et donc dans un ralentissement économique. Cette nouvelle crise en « ajoute une couche » à la crise plus ancienne frappant les démocraties africaines, trentenaires, mais encore immatures, des démocraties de surface minées par le modèle néolibéral de développement et par la corruption. Un modèle qui accentue la troisième crise, globale cette fois, celle qu’on ne peut plus éviter nulle part sur la planète : la crise environnementale (pollution, dérèglement climatique, etc.). Cette crise — la chose se démontre — n’est d’ailleurs pas étrangère à la première et à l’apparition de nouveaux virus. 

Les pays africains peuvent bien se doter d’un environnement numérique dernier cri — encore faudra-t-il qu’ils aient les ressources financières nécessaires pour assurer la sécurité et la solidité de tous les systèmes mis en place, sinon ce sera encore plus ici le Far West numérique que ce ne l’est déjà ailleurs dans le monde, avec toutes les menaces aux données « sensibles » et personnelles que cela signifie —, mais il leur importe d’abord :

L’Afrique du troisième millénaire — celle que je vois et que j’aurais contribué à faire émerger si j’avais pu présenter ma candidature aux présidentielles de 2021 au Bénin — devra être innovante, inclusive, indépendante, verte, social-démocrate, éduquée et solidaire, à défaut de quoi elle restera mal-développée, mal prise, en proie au pillage (1.0, 2.0 ou 3.0) et à la cupidité des géants, qu’ils soient nationaux ou corporatifs.

Tout part de l’éducation, des valeurs nobles, de la culture scientifique, des formations spécialisées, de l’esprit d’entreprise et du support de l’État. Plus vous permettez à un grand nombre d’hommes et de femmes de jouir de ces avantages, plus il y a de richesse de créer (et de manière partagée et responsable). Mais pour cela, il faut qu’une véritable démocratie soit en place, une démocratie qui donne une chance à tous de développer ses talents. Au Bénin, on doit donc prendre garde à ne pas passer d’un prolétariat agraire (abandonné à lui-même hormis un salaire de subsistance) à un prolétariat du numérique. Les GAFA de ce monde sont les champions pour créer des millions de petits travailleurs sous-payés. 

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Là où elle se répand, je termine là-dessus, la pauvreté engendre aujourd’hui de nouvelles formes de délinquance et de criminalité, contexte « techno » oblige. Le vol d’identité, les arnaques en ligne, le piratage industriel, le commerce des données personnelles, l’hameçonnage et le chantage Web sont déjà légion dans les sociétés développées. En Afrique, des sommes importantes devront être consacrées à la sécurité des données à chaque pas fait dans la numérisation des entreprises. Ces sommes peuvent être accordées par les gouvernements — les pays pourraient d’ailleurs suspendre le remboursement de leur dette à cette fin —. Un ministère dédié et peuplé de spécialistes pourrait analyser et conseiller les entreprises dans le cadre d’audits spécifiques portant sur la productivité industrielle, les normes et la sécurité numérique. Le laisser-faire n’est pas une solution viable en ces domaines».

Merci.  

Richard Boni OUOROU

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