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Exfiltration cavalière du journaliste Sossoukpè : Le torchon brule entre Ouattara et Talon

L’arrestation musclée à Abidjan puis le transfert express au Bénin du journaliste réfugié Hugues Comlan Sossoukpè, le 11 juillet 2025, provoquent une onde de choc diplomatique entre les présidents Alassane Ouattara et Patrice Talon. Dans les coulisses, un ballet opaque de policiers béninois, des complicités supposées côté ivoirien, et une exfiltration jugée illégale qui écorche la coopération bilatérale.

Dans l’univers feutré mais tendu de la diplomatie ouest-africaine, c’est un acte qui ne passe pas. Le président ivoirien Alassane Ouattara est furieux. L’arrestation du journaliste béninois Hugues Comlan Sossoukpè, survenue le 10 juillet à Abidjan, et son exfiltration le lendemain vers le Bénin, sans procédure judiciaire claire, ni notification officielle, a tout d’une opération clandestine. Ce que l’Élysée de Cocody n’a pas apprécié, c’est surtout d’avoir été mis devant le fait accompli par son homologue de la Marina, Patrice Talon. L’affaire, qui secoue depuis les chancelleries, porte désormais un nom : l’« affaire Sossoukpè », du nom de ce journaliste d’investigation béninois en exil au Togo depuis 2019, protégé par le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) et considéré comme «inextradable» par les autorités ivoiriennes. Une opération qui tombe comme un couperet

À l’hôtel, un piège tendu sous couverture officielle

Ce 10 juillet, à l’hôtel Palm Club de Cocody – propriété du Fonds de prévoyance militaire (FPM) – Hugues Sossoukpè participe au Ivoire Tech Forum. Ce qu’il ignore, c’est que le Bénin a lancé une opération de récupération musclée : un vol spécial a été affrété, et deux hauts gradés béninois ont discrètement rallié Abidjan : Brice Kokou Allowanou, patron de la police nationale, et Ouanilo Mèdégan Fagla, chef du Centre national d’investigation numérique (CNIN).

À leur arrivée, les autorités béninoises tentent d’interpeller le journaliste directement dans sa chambre d’hôtel. Face à sa résistance et aux tensions qui montent, la direction de l’établissement alerte les services de sécurité ivoiriens.

La gendarmerie ivoirienne prise au piège

Le lieutenant-colonel Issa S., commandant de la brigade de sécurité, et le lieutenant-colonel Benjamin O. de la brigade de recherche, débarquent sur les lieux. Logiquement, ils exigent des officiels béninois qu’ils se rendent à la gendarmerie pour tirer les choses au clair. Mais la délégation béninoise prend tout le monde de court : elle file droit à l’aéroport international d’Abidjan.

Sous prétexte d’un « accord en haut lieu » avec les autorités ivoiriennes – accord jamais confirmé officiellement – les agents béninois embarquent Hugues Sossoukpè sur le vol spécial du 11 juillet, direction Cotonou. Le tout sans décision judiciaire formelle, sans procédure d’extradition enclenchée, et sans consultation avec le procureur d’Abidjan.

Ouattara, très remonté

L’onde de choc à la présidence ivoirienne

Ce n’est que le 12 juillet que quelques membres de la délégation béninoise, dont Mèdégan Fagla, reviennent au tribunal d’Abidjan-Plateau… pour constater que le procureur Oumar Braman Koné n’est pas disponible. Mais entretemps, le mal est fait. Le président Ouattara en personne décroche son téléphone pour exprimer, sans détour, sa colère à Patrice Talon.

Selon les services de renseignement ivoiriens, cette opération a été menée à leur insu, avec des documents jugés « lacunaires » en matière d’entraide judiciaire. Pis encore, la communication adressée au ministre de la Défense Téné Birahima Ouattara, qui présentait Sossoukpè comme un « dangereux cyberactiviste », n’a pas suffi à justifier une telle intervention, encore moins une expulsion vers le pays d’origine, en dépit de son statut de réfugié.

Une exfiltration jugée « illégale »

Pour la présidence ivoirienne, il ne fait aucun doute que les règles ont été violées. Hugues Sossoukpè, bénéficiant d’un statut de réfugié reconnu par les Nations unies, ne pouvait en aucun cas faire l’objet d’une extradition. Le conseiller spécial Abdoulaye Touré, qui suit l’affaire à la présidence, aurait lui-même exprimé son indignation auprès des autorités béninoises.

Résultat : les premières sanctions sont tombées. Le lieutenant-colonel Issa S., accusé d’avoir laissé filer l’opération, est mis aux arrêts pour « violation de consignes », bien qu’il ait été relâché le 25 juillet. Ironie de l’histoire : cet officier figurait parmi les candidats pressentis pour recevoir le prix d’excellence de la gendarmerie ivoirienne.

Patrice Talon du Bénin

Une coopération bilatérale mise à l’épreuve

Au-delà du scandale, c’est un précédent diplomatique inquiétant. L’affaire met à nu les tensions latentes entre deux pays souvent présentés comme alliés dans la lutte contre le terrorisme et la cybercriminalité. Elle interroge aussi la solidité des mécanismes de coopération judiciaire entre États d’Afrique de l’Ouest, ainsi que la crédibilité des engagements liés à la protection des réfugiés.

Pour les observateurs, l’attitude du Bénin relève d’une stratégie calculée : profiter d’un terrain ami pour capturer un journaliste devenu gênant, sans assumer les implications diplomatiques. Côté ivoirien, on accuse le coup, mais les cercles du pouvoir n’excluent pas de revoir certaines modalités de coopération avec Cotonou.

Une affaire aux résonances politiques internes

À Cotonou, cette opération est présentée par certains proches du pouvoir comme une victoire contre un « agitateur numérique », critique notoire du régime Talon. À Abidjan, en revanche, les critiques pleuvent contre l’usage d’un sol étranger comme théâtre d’une action qui s’apparente, selon plusieurs juristes, à une « disparition forcée transfrontalière ».

Les ONG de défense des droits humains montent au créneau. Des tribunes sont publiées. Une pétition est lancée. L’affaire devient emblématique de l’impunité dont jouissent certains régimes vis-à-vis de la liberté de la presse et du droit d’asile.

Le sort d’un homme devenu symbole: Hugues Sossoukpè, pour sa part, croupit dans la prison civile de Ouidah, sans contact régulier avec ses avocats, selon ses soutiens.

Des relations à recoudre

L’affaire Sossoukpè n’est pas qu’un incident. Elle cristallise plusieurs tensions : entre la sécurité et le droit, entre souveraineté et coopération régionale, entre diplomatie de façade et réalités autoritaires.

À l’heure où les institutions régionales comme la CEDEAO peinent à se positionner avec clarté sur la protection des journalistes et des exilés, cette affaire rappelle que même les traités les mieux écrits peuvent être piétinés au nom d’intérêts politiques immédiats.

Les relations entre Abidjan et Cotonou, habituellement cordiales, en sortent entachées. Il faudra plus qu’un simple coup de fil présidentiel pour recoller les morceaux. Il faudra des explications. Des garanties. Et surtout, une réaffirmation claire que la protection des réfugiés et le respect de la souveraineté ne sont pas des options diplomatiques… mais des obligations fondamentales.

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