3 mars 2021
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BENIN

Au professeur Victor Tokpanou et à l’élite béninoise/Le cri de révolte de Me Fatiou Ousman

“Depuis quels années, 2016 pour être précis, notre pays le Bénin, est confronté à une crise politique majeure dont la manifestation la plus évident est ce recul démocratique qui nous relègue au rang des démocratures. En moins de cinq (5) ans, ce que nous pensions derrière nous et que nous nous vantions d’avoir conjuré, nous a été imposé par le moyen de lois iniques et discriminantes et par le recours à la force des armes, sous le prétexte du maintien de l’ordre”. Dixit Me Fatiou Ousman

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Mon cri de révolte… A Victor TOPANOU

Et à l’élite béninoise

Cher Compatriote,

Depuis quels années, 2016 pour être précis, notre pays le Bénin, est confronté à une crise politique majeure dont la manifestation la plus évident est ce recul démocratique qui nous relègue au rang des démocratures. En moins de cinq (5) ans, ce que nous pensions derrière nous et que nous nous vantions d’avoir conjuré, nous a été imposé par le moyen de lois iniques et discriminantes et par le recours à la force des armes, sous le prétexte du maintien de l’ordre.

Le Bénin de 2021 ressemble à celui de 1990 avant l’historique Conférence des Forces Vives de la Nation. Un parti unique à plusieurs têtes régente la vie politique nationale avec hégémonie et excluant toute voix discordante. L’Assemblée Nationale, haut lieu de la démocratie représentative, est confisquée par un exécutif qui y fait voter des lois à l’unanimité et sans débat, se permettant même d’y faire adopter en procédure d’urgence une révision constitutionnelle.

Des citoyens béninois, nos concitoyens sont tombés sous les balles de la répression policière et armée entre mai et juin 2019, leur seul tort étant d’avoir voulu manifester pour le respect de nos libertés et la préservation de notre démocratie.

La condamnation unanime de la communauté internationale et de nos voisins proches n’a pas permis d’infléchir la position de nos dirigeants qui s’entêtent à vouloir installer un Etat et des institutions très éloignées des aspirations des Béninois.

Les ordonnances et arrêts rendus par la CADHP n’ont pas ému les autorités béninoises, qui se sont notamment illustrées par le retrait du protocole permettant aux citoyens de saisir la CADHP Privés de droits chez eux, on veut les priver de justice.

En pareilles circonstances, lorsque la puissance publique devient illégitime et dangereuse pour le Vivre Ensemble, lorsque la classe dirigeante s’éloigne avec autant de mépris de la préservation de l’intérêt général et la protection des concitoyens, l’élite intellectuelle se révolte et se mobilise pour mener ce combat des valeurs de la République.

Si de nombreux compatriotes mènent ce combat avec leurs armes et leurs moyens, force est de constater avec regret que nous ne sommes pas assez nombreux et que les défections se multiplient.

C’est regrettable. C’est intolérable.

Ma missive s’adresse à ceux qui parmi nous ont abandonné ce combat.

Au moment de prendre ma plume pour vous adresser ces quelques mots, j’ai conscience du caractère particulièrement accessoire de ma démarche scripturale quand on la compare au contexte sociopolitique de notre pays à quelques semaines de la fin du mandat du président sortant le 6 avril 2021.

Je suis en effet embarrassé de devoir consacrer quelques minutes de mon temps et de solliciter le vôtre pour lire ma déception face à ce qu’il est permis d’appeler la perte des valeurs de l’élite de notre pays.

Ma gêne est d’autant réelle que j’ai un peu de difficulté à savoir l’accueil que recevra ma lettre dès lors que j’ignore lequel, Victor TOPANOU, la recevra avant de la lire, si jamais vous en prenez la peine :

Aurais-je à faire avec celui, prudent, qui en 2015 exécrait les candidatures et démarches politiques des hommes d’affaires, soulevant le problème de leur éthique et demandant que de telles candidatures soient écartées, pour finalement déclarer : Talon le choix de mon cœur, Ajavon le choix de ma raison ?

Serait-ce plutôt le citoyen, plus enhardi, de 2017 à avril 2019 qui défendait la démocratie mise à mal par un régime en dérive autoritariste tout en fustigeant la déchéance morale dans laquelle est tombée l’élite de notre pays ?

    Ou alors devrais-je me contenter de l’homme, néo-converti, qui depuis sa visite au Palais de la Marina s’est mué en un soutien indéfectible du pouvoir en place dont il a été un des instruments volontaires du prétendu Dialogue Politique auquel il a offert caution et crédit ?

Vos mutations successives ont brouillé votre message autant qu’elles ont entaché votre crédibilité.

Si nous avons tous le droit de changer d’opinion et de faire évoluer notre pensée et nos positions, la chose politique, que vous enseignez, requiert constance et conviction.

Force est de constater que cet ingrédient moral manque à votre discours depuis de trop nombreux mois.

Beaucoup d’eau a en effet coulé sous le pont depuis les prises de parole publique du jadis membre actif de la Coalition pour la Défense de la Démocratie (CDD lancée le 14 avril 2018 à DJEFFA) qui critiquait, avec force arguments, le déclassement démocratique amorcé par le Bénin depuis 2016.

Comme beaucoup de Béninois, je prenais plaisir, à vous écouter, à vous regarder et à vous lire lorsque vous rappeliez avec justesse et sans excès que le régime actuel était devenu un rouleau compresseur qui a atteint son summum avec l’exclusion des partis de l’opposition de la course aux législatives.

J’ai suivi avec grand intérêt vos inlassables efforts, avec d’autres spécialistes comme le Professeurs Frédéric Joël AÏVO, pour permettre une élection législative inclusive, ouverte et équitable en avril 2019.

J’ai ressenti de la fierté, beaucoup de fierté même, en lisant votre « Tout devient possible », un texte sans concession ni complaisance qui en appelait à la responsabilité du Chef de l’Etat et dont il me plait de rappeler quelques extraits :

« Monsieur le Président de la République,

Cette crise pré-électorale a débuté avec les lois électorales votées et promulguées moins de six mois (septembre-janvier) avant le début du processus électoral en violation des dispositions du Protocole de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance ; elle s’est poursuivie par une Cour constitutionnelle qui change les règles du jeu en cours du jeu en inventant de toute pièce le fameux certificat de mise en conformité et elle s’est durablement installée, d’une part, avec un Ministre de l’Intérieur qui refuse de délivrer les certificats de mise en conformité avec des arguments, tous aussi fallacieux les uns que les autres, et d’autre part, avec une Cena qui concède à certains partis un traitement de faveur en qualifiant de « mineures et de légères » les fautes relevées dans leurs dossiers. (…)

Avez-vous imaginé (…), ce qu’il serait advenu en 2016 si, le Président Boni Yayi vous avait empêché, par les mêmes méthodes de vous présenter à l’élection présidentielle. Ou encore ce qu’il serait advenu de notre démocratie si le même Yayi Boni avait réussi, par modifications successives des lois électorales, à empêcher l’Union fait la Nation, le PSD, la RB, le PSD et le MADEP d’aller aux élections législatives de 2015 en n’autoriser que les seules listes FCBE et leurs alliées ? Imaginez un seul instant que par manœuvres successives, il eut empêché Adrien Houngbédji d’être élu Président de l’Assemblée nationale au profit de Komi Koutché en 2015 ?

Heureusement que face à tout ceci, il vous a plu, vous-même, de reconnaître que nous étions dans l’impasse ; c’était le mercredi 6 Mars. Ce fut, à mon sens, un vrai acte de courage politique et surtout la manifestation d’un sens très élevé de responsabilité. (…)

Je continue de penser que l’article 68 peut vous permettre de sortir le pays de cette impasse.

(…)

La Police Républicaine est sur-sollicitée pour dissuader et éviter des violences qui elles-mêmes sont évitables. Le bilan humain est déjà trop lourd et est fait de morts et de blessés, même si les chiffres sont toujours contestés. Mais même un mort ou un blessé, c’est toujours un mort et un blessé de trop. Combien de Béninois ces fonctionnaires de la Police Républicaine et ces militaires pourront-ils arrêter, blesser ou tuer pour permettre au processus électoral de se poursuivre ? Se souviennent-ils seulement qu’ils sont logés, nourris et équipés grâce aux impôts payés par les Béninois et qu’ils n’ont pas été créés pour les arrêter, les blesser et les tuer ? Se souviennent-ils qu’ils ont été créés pour vous aider dans votre noble mission de nous protéger, d’assurer notre sécurité conformément aux dispositions pertinentes des articles 8 et 15 de la Constitution qui disposent aux termes de l’article 8 que « la personne humaine est sacrée et inviolable. L’État a l’obligation de la respecter et de la protéger. Il lui garantit un plein épanouissement. A cet effet, il assure à ses citoyens l’égal accès à la santé, à l’éducation, à la culture, à l’information, à la formation professionnelle et à l’emploi » et aux termes de l’article 15 que « tout individu a droit à la vie, à la liberté, à la sécurité et à l’intégrité de sa personne ». Savent-ils qu’ils verront demain, en cas de bavures, leur responsabilité individuelle engagée et sanctionnée ? Irons-nous voter sous la protection des policiers et des militaires le 28 avril prochain ? Combien de Béninois la Justice va-t-elle juger et enfermer dans les prisons ou jeter sur les voies de l’exil ? Et par finir, avez-vous la conscience réellement tranquille quand vous voyez les militaires dans leurs chars légers, force de défense s’il en est, sillonner les rues de nos villes pour intimider nos concitoyens ? Je n’en suis pas sûr, je ne veux surtout pas le croire.

Monsieur le Président de la République,

Ce dont je suis en revanche sûr, c’est que nous sommes déjà dans ce que j’appelle une situation pré-insurrectionnelle. Mais comme tous les gouvernants du monde entier, du fait de l’isolement du pouvoir, vous ne vous rendez pas compte que votre gestion des affaires publiques a précipité le pays au bord de l’insurrection. En effet, les gouvernants sont tellement coupés du Peuple et de ses réalités qu’ils ne savent plus apprécier ce que j’appelle le « seuil de tolérance » de leur société, entendu comme le niveau à partir duquel le moindre acte, souvent insignifiant, la fait basculer dans la violence : c’est également ce que j’appelle la situation pré-insurrectionnelle et je crains fort que la poursuite du processus électoral est cet acte insignifiant qui fera basculer notre société dans la violence. Je ne le souhaite pas, bien entendu, mais pour qu’il en soit autrement, il ne tient qu’à vous d’arrêter ce processus devenu illégitime. »

La lecture de ces lignes me donne encore la chair de poule M. TOPANOU.

Oui… La vérité m’a toujours procuré de l’émotion, surtout quand elle est présentée sans fard ni circonvolution inutile.

Qu’a-t-il pu arriver à ce compatriote indigné et révolté pour que son discours change et dérive vers la rhétorique propagandiste d’un régime qui s’enferme dans une voie sans issue ?

Je me refuse, contrairement aux mauvaises langues, à voir dans vos renoncements et revirements un quelconque lien avec votre comparution comme témoin dans le très/trop médiatique procès ICC SERVICES.

De même, je ne peux croire que votre appétence ait pu être suscitée par une quelconque promesse de nomination que les puissants du moment vous auraient glissée dans le creux de l’oreille.

Je ne me permettrais pas d’émettre un jugement sur votre personne. Je n’en ai ni le droit ni la légitimité.

Il en est toutefois autrement de vos actes.

Monsieur le Professeur, j’ai observé avec stupéfaction vos sorties médiatiques sur les décisions de la CADHP, juridiction supranationale intégrée dans notre système judiciaire nationale et dans notre droit positif, qui a clairement constaté et consacré l’effondrement de l’édifice ou de l’artifice institutionnel du régime en place depuis 2016.

J’ai lu avec stupeur que, comme les « griots » du pouvoir en place, vous avez critiqué une juridiction supranationale qui outrepasserait ses limites et compétences, versant ainsi dans une explication très éloignée du Droit.

Oubliant que vous étiez Professeur de Science Politique et non de Droit, j’ai commis l’erreur de chercher à critiquer votre analyse totalement erronée sur une question de pur Droit.

Au lieu de saluer ces décisions de la CADHP qui, comme vous en 2019 (avant le Palais de la Marina), se place aux côtés du Peuple Béninois pour inviter l’exécutif à Rendre le Consensus et la Démocratie possibles, vous avez fait le choix délibéré de vous positionner comme un relai d’un discours politique partisan.

Ce faisant, ce n’est pas seulement vos engagements qui ont été reniés, ce sont aussi vos valeurs et votre crédit.

Poursuivant votre glissement politique, vous avez récemment affirmé que la révision constitutionnelle opérée le 1er novembre 2019 était régulière et que la prolongation de 45 jours du mandat présidentiel était constitutionnelle.

Si cette position n’est pas isolée, puisque relayée par les canaux officiels et officieux du régime, elle m’est insupportable venant de vous, au vu de vos connaissances mais également de vos précédentes prises de position.

Je considère, Professeur, qu’il s’agit là d’une faute majeure de la part de celui qui continue d’enseigner à l’Université et dont les étudiantes et étudiants attendent outre un enseignement de qualité une certaine exemplarité.

Je le dis sans ambages ni embarras : il est faux et grave de laisser croire qu’un mandat constitutionnel de 5 ans en cours peut être prorogé par une révision constitutionnelle opérée nuitamment, en urgence et sans consultation populaire, ce par un constituant dérivé dont vous avez affirmé qu’il était privé de légitimité populaire.

Au risque de me répéter, comme d’autres bien plus spécialisés que moi en la matière, la Loi Constitutionnelle n’est pas une loi ordinaire, seule susceptible d’être votée en procédure d’urgence.

Faire croire qu’il serait plus aisé et rapide de réviser la Constitution d’un Pays plus vite que les statuts d’une association ou d’une société privée relève de l’imposture intellectuelle la plus vile.

Je rappelle en outre que le constituant dérivé qu’est le parlementaire ne peut se substituer au Peuple, seul souverain, pour adopter en ses lieu et place une révision constitution d’ampleur sans l’avoir consulté et en violation du principe à valeur constitutionnelle de Consensus National.

Dire et défendre le contraire, c’est se ranger du côté des fossoyeurs de la vérité et de la démocratie.

C’est surtout faire le choix de tourner dos au peuple béninois qui souffre de ses libertés confisquées, de sa démocratie rompue et de son économie confisquée, depuis cinq (5) ans.

Si c’est le choix que vous avez fait, Cher Compatriote, je considère désormais que vous êtes, vous aussi, tombé dans cette déchéance morale que vous fustigiez sur les plateaux de télévision entre 2017 et 2019.

Je prendrais acte alors de cet abandon des valeurs et prendrais désormais vos propos pour ceux d’un partisan, par principe soumis.

J’inviterais également ceux qui vous lisent et vous écoutent à prendre acte de votre appartenance au camp des forts du moment.

Cher Compatriote,

Recevez mes mots comme ceux d’un  citoyen déçu et attristé de voir que face à la puissance publique et aux mirages de sa toute-puissance, nos intellectuels, notre société civile et ceux sensés éclairer les autres et porter les valeurs ont démissionné et abandonné les plus faibles d’entre nous.

Je m’étais promis de ne pas porter de jugement de valeur, mais je ne puis m’empêcher de constater que la masse a été abandonnée par son élite devenue aussi lâche que complice.

Vous l’aurez compris, je ne parle pas que de vous.

J’indexe la grande majorité de ces juristes, sociologues, diplomates, scientifiques, enseignants, hommes d’affaires, hommes d’initiative, femmes et hommes d’intelligence et de culture qui ont décidé de ne pas se porter au secours des faibles mais d’opter pour la facilité du soutien au fort, au prince.

C’est cet échec collectif que je fustige.

C’est la facilité avec laquelle en moins de cinq ans cette déchéance morale a été consacrée que je conspue. C’est votre démission, notre démission, face à notre pays et à notre peuple, que j’exècre par le biais de cette lettre.

J’ai pu vous heurter par mes mots. Vous m’avez meurtri par vos sauts.

Je ne vous déteste pas. Je ne vous rejette pas.

Je vous invite à admettre que vous serez jugés comme complices de la forfaiture en cours dans notre pays.

Vos noms y seront accolés de manière indélébile et l’histoire enseignera aux générations futures que quand le socle de notre vivre ensemble a été attaqué par des dirigeants, une certaine élite a décidé de se rallier aux assaillants.

Peut-être avez-vous délibérément fait ce choix.

Mais il est encore possible de rejoindre le camp du Peuple.

Par Fatiou OUSMAN

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