23 septembre 2021
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AFRIQUE BENIN MONDE OPINION

Pour un retour à la normalité au Bénin/La lettre de Richard Boni Ouorou au secrétaire d’État américain

De mémoire de béninois, jamais, et ce depuis la Conférence nationale des forces vives de la nation, le Bénin n’a été aussi longuement projeté sous les feux de la rampe. En effet, force est de constater que la série néfaste de coups de projecteurs a été inauguré le 28 octobre 2016, soit, environ 7 mois après l’avènement du régime de la Rupture par cette rocambolesque affaire  judiciaire et politique dite  de 18 kg de cocaïne pure, impliquant l’homme d’affaires et candidat à l’élection présidentielle de 2016, Sébastien Ajavon. Depuis, le pays occupe le devant de l’actualité, beaucoup plus négativement et projette au quotidien, une image d’un État peu soucieux du respect et de la promotion des droits humains, des libertés essentielles etc… Le Bénin, depuis 2016, a hélas, enregistré le plus grand nombre de citoyens exilés de son histoire et accumule les crises sociopolitiques. Aux condamnations répétées de la justice internationale se succèdent des récriminations aussi bien de béninois de l’intérieur que ceux de la diaspora, fustigeant avec véhémence une situation sociopolitique qu’ils trouvent inadmissible. Au nombre de ces voix discordantes, on peut citer à raison, Richard Boni OUOROU, politologue et Auteur. Il vient de saisir par courrier en date du 21 juin 2021, le Département d’État des États-Unis à travers son secrétaire, Monsieur Antony J. Blinken à qui il peint sans fioriture un tableau peu flatteur d’un Bénin où «la démocratie est en péril» et qui «s’enfonce chaque jour davantage dans l’autoritarisme. Où les adversaires politiques, manifestants pacifiques, journalistes, intellectuels… ainsi qu’une majorité de la population font les frais du naufrage des institutions judiciaires béninoises et du durcissement liberticide du régime». Le politologue dénonce sans complaisance dans sa missive au secrétaire d’État, «la toxicité du climat politique béninois après les législatives de 2019 et les municipales de 2020. deux scrutins qui selon lui, sont «…également empreintes d’illégitimité, de violence étatique et d’exactions policières». Richard Boni Ouorou incite exhorte Antony J. Blinken et le département d’État à «exiger» du président Talon un certain nombre d’engagements, entre autres, «la tenue de rencontres diplomatiques afin d’entamer un dialogue de manière à ce que soient rapidement libérés tous les opposants politiques béninois injustement emprisonnés»… Lisez l’intégralité de sa lettre.

Montréal, QC, Canada,

21 juin 2021

Monsieur Antony J. Blinken – Secrétaire d’État américain – Département d’État des États-Unis – Maison-Blanche / Washington, D.C.

Objet:  Une démocratie en péril au Bénin

Je sollicite votre attention, Monsieur le Secrétaire d’État, car je sais que vous êtes un homme de principe, de justice et de concorde, tout en étant très ouvert d’esprit. Je m’adresse d’ailleurs ici dans la langue de Molière, car je vous sais francophile. Qui plus est, en politique étrangère, vous avez toujours cherché à établir un multilatéralisme équitable, et vous vous êtes fait un point d’honneur à défendre la démocratie et les droits de l’homme. Aussi vois-je en vous un précieux interlocuteur et un allié pour tous ceux et celles qui, comme moi, luttent contre la dérive autoritaire subie par le Bénin, mon pays d’origine[1].

            Le Bénin a connu un grand moment de renaissance sociopolitique en 1990 lors  de la Conférence nationale. Ce passage à la démocratie, en effet, a libéré la population de plusieurs jougs et lui a fait entrevoir ce que pouvait être une grande nation, confiante, ouverte et bien ancrée dans des principes de gouvernance porteurs de croissance et d’équité. Votre pays avait d’ailleurs salué cette nouvelle voie empruntée par le Bénin et s’était activé à lui offrir collaboration et assistance.

            Les États-Unis ont su bien faire à maints égards depuis le jour de leur indépendance; leur puissance, leur richesse et leur influence mondiale en témoignent. En ce qui concerne le Bénin, malheureusement, force est de reconnaître qu’il n’est pas aujourd’hui le pays qu’il espérait être. Malgré des séquences de développement prometteuses, tout fut compromis en 2016 avec l’arrivée au pouvoir de Patrice Talon. Depuis, le pays s’enfonce chaque jour davantage dans l’autoritarisme. Adversaires politiques, manifestants pacifiques, journalistes, intellectuels… ainsi qu’une majorité de la population font les frais du naufrage des institutions judiciaires béninoises et du durcissement liberticide du régime.

            En avril dernier, Patrice Talon s’est même payé un second couronnement présidentiel lors d’une parodie d’élection où les dés étaient pipés, les adversaires crédibles écartés, voire emprisonnés, et la population terrorisée. Cela porta à son comble la toxicité du climat politique béninois après les législatives de 2019 et les municipales de 2020, deux élections également empreintes d’illégitimité, de violence étatique et d’exactions policières[2].

            Dans ce contexte, Monsieur le Secrétaire d’État, je me tourne vers vous afin que vous signifiiez d’abord au Président Talon que le partenariat des États-Unis avec le Bénin, notamment en matière de sécurité, dépend du respect par les pays partenaires de leurs obligations et engagements en matière de droits de l’homme.

            Ensuite, Monsieur le Secrétaire d’État, et ce au nom de tout ce que le Bénin compte de vrais démocrates et de partisans du bien et du juste, je vous exhorte à :  

  • exiger de l’administration Talon qu’elle mette à son agenda la tenue de rencontres diplomatiques afin d’entamer un dialogue de manière à ce que soient rapidement libérés tous les opposants politiques béninois injustement emprisonnés;
  • créer une Commission indépendante chargée de faire la lumière sur les violences, les exactions militaro-policières et les décès d’opposants politiques emprisonnés dans le cadre des dernières élections béninoises;
  • demander aux pays membres des Nations Unies de faire front commun (dans leur blâme à l’endroit du régime de Patrice Talon) et de se rallier à la cause prodémocratie portée par les forces civiles d’opposition;
  • utiliser votre influence pour que la Cour pénale internationale (CPI) soit saisie d’une requête visant à ce que les membres de la hiérarchie, aux commandes lors des répressions ayant eu lieu avant, pendant et après la campagne électorale béninoise de 2021, répondent de leurs actes et soient sanctionnés.

            Parallèlement, mais aussi en corollaire, Monsieur Blinken, ce qui peut découler de la toxicité du contexte politique actuel au Bénin est de nature à faire craindre le pire pour l’avenir. C’est qu’à l’heure actuelle, les opposants et les mouvements progressistes béninois n’ont plus d’espaces de liberté, ni de possibilités de s’exprimer — la presse libre est exsangue et la population, submergée par la propagande gouvernementale — ni même de moyens de subsistance. Beaucoup d’entre eux doivent fuir en région éloignée, se cacher, prendre le maquis. Brisés par la perte de leurs proches, traqués par l’armée, étiquetés comme « terroristes », affamés, d’aucuns envisagent la loi du talion comme solution à leur colère, tandis que d’autres sont la cible d’organisations djihadistes qui cherchent à les endoctriner.

            Beaucoup de leaders d’opinion, de manifestants et de simples citoyens ont donc migré plus au Nord, se retranchant notamment dans les zones bordant le Togo et le Nigéria afin d’échapper aux militaires. Dans la foulée, des populations locales au mode de vie traditionnel sont prises pour de « dangereux éléments subversifs ». C’est le cas par exemple des Béninois de confession musulmane habitant la région des Collines suspectés d’avoir commis des actes terroristes. Parmi ces milliers d’opposants en fuite, certains sont arrêtés, jugés arbitrairement par le CRIET[3], puis condamnés à de lourdes peines. Une réalité qui ne fait qu’augmenter la frustration, la colère et le désespoir des autres persécutés vivotant dans la brousse.

            Le danger est alors de voir se produire ceci : nourris, recrutés, endoctrinés et radicalisés par des organisations djihadistes très présentes en périphérie du Bénin (Niger, Nigéria, Burkina Faso), des opposants politiques au départ pacifistes pourraient être amenés à utiliser les méthodes du Djihad pour déstabiliser le gouvernement et obtenir réparation, ce qui contribuerait à augmenter le niveau de menace terroriste dans mon pays et, potentiellement et par ricochet, en Occident.

            En somme, Monsieur le Secrétaire d’État, si le gouvernement Talon ne se fait pas rapidement montré du doigt par les États-Unis et la communauté internationale — ce gouvernement doit faire amende honorable et renouer avec la démocratie véritable sous peine de sanctions économiques —, il y a fort à parier que la présidence corrompue et répressive de Talon soit responsable de fabriquer de réels terroristes! Ce qui signifierait une déstabilisation de mon pays, un danger pour sa population ainsi qu’une menace pour les intérêts des États-Unis dans la région.

            Tout cela peut paraître catastrophiste, alarmiste, exagéré. Je crois que la réalité est souvent « en avance » sur les représentations qu’on s’en fait et qu’il faut savoir considérer toutes les prévisions rationnelles lorsqu’il est question d’agir avec sagesse et prudence, a fortiori quand des droits fondamentaux et des vies humaines sont menacés.

            Je me fais ici, Monsieur Blinken, le porte-voix de tous les citoyens et hommes politiques béninois de bonne volonté. Comme eux, je ne peux souffrir de voir mon pays se dégrader d’un point de vue démocratique et social, et j’ai à cœur de l’aider à se délivrer de ses chaînes. Et c’est en faisant appel notamment aux lumières et à l’influence des États-Unis qu’il m’est permis d’espérer que je pourrai lui être utile.

            Patrice Talon doit hausser le niveau de légitimité de sa présidence, c’est un minimum. Il doit aussi mettre fin à ses penchants tyranniques et il doit — la chose est particulièrement urgente — faire libérer les opposants politiques injustement condamnés.

            Je pense ici tout spécialement à l’intellectuel Joel Aïvo, kidnappé en pleine rue par une escouade d’intervention cagoulée. Monsieur Aïvo, un honnête professeur d’université, était candidat à la Présidence de 2021. Il a été faussement accusé d’« atteinte à la sûreté de l’État et de blanchiment de capitaux, d’insurrection contre le déroulement normal de l’élection présidentielle ». Il croupit depuis des semaines en prison où il a contracté la COVID-I9.

            Il faut faire confiance aux siens quand l’horizon s’obscurcit, quand les possibles sont détournés, dénaturés par quelque négligence, insouciance ou faiblesse. Tous les peuples peuvent rebondir. Mais il faut savoir aussi faire appel aux alliés, aux amis de la patrie quand la gravité de la situation le requiert. Votre pays, Monsieur Blinken, a la capacité de changer les choses au Bénin. Aidez-nous à faire en sorte que celui-ci reprenne avec optimisme et sérénité sa quête de dépassement, de justice et de liberté pour tous.

Avec le respect que méritent vos fonctions,

Richard Boni OUOROU – Politologue et Auteur


[1] Faisant partie la diaspora, je vous écris depuis le Canada. Politologue, socioéconomiste et consultant, je suis toujours en contact avec d’anciens membres de la classe politique du Bénin, sur les conseils desquels je vous écris aujourd’hui. Comme il est hasardeux pour moi de rentrer au pays depuis 2016, je commente et analyse l’actualité politique à distance pour le compte de différents médias béninois. Mes idées circulent aussi en France, où paraissait il y a quelques mois mon ouvrage Projet pour un Bénin démocratique (L’Harmattan).

[2] En 2021, la toute dernière mascarade électorale fut frauduleuse et dangereuse : des citoyens ont fui des bureaux de scrutin sous le crépitement des mitraillettes — il y a eu des morts; des observateurs ont été témoins de fraudes électorales, de bourrages d’urnes, de votes multiples, etc.; des leaders d’opinion et des opposants au régime ont été pourchassés, emprisonnés, torturés ou tués. Sans compter que le taux de participation à la Présidentielle n’a été que de 26,5% (selon la crédible plateforme électorale des OSC du Bénin, une coalition de plus de 250 réseaux et organisations de la société civile supervisant les processus électoraux depuis plus de vingt ans).

[3] Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme.

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