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Liberté de la presse au Bénin: le cri d’alarme du CPJ face au pouvoir de Cotonou

Cent jours après l’entrée en fonction du président Romuald Wadagni, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) lui adresse une missive particulièrement préoccupante. Datée du 1er septembre 2026 et signée par Angela Quintal, directrice régionale Afrique de l’organisation, cette lettre l’appelle à traduire dans les faits ses promesses de défendre l’État de droit et les libertés fondamentales.

Dans sa lettre, le CPJ ne se limite pas à formuler des inquiétudes générales. Il évoque surtout, des cas de journalistes emprisonnés, des condamnations disproportionnées, l’utilisation répressive du Code du numérique et les suspensions répétées prononcées par la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC).

Derrière le langage diplomatique apparaît une réalité préoccupante : au Bénin, informer, investiguer, commenter ou simplement poser des questions peut désormais conduire devant la justice, voire en prison. De nombreux citoyens en ont fait l’amère expérience.

Des journalistes derrière les barreaux

Une lettre du CPJ qui sonne comme un réquisitoire et rappelle que Comlan Hugues Sossoukpè, directeur du média en ligne Olofofo Info, et son confrère Ali Moumouni ont déjà passé dix mois en détention sans jugement. Ils sont notamment poursuivis pour «apologie du terrorisme» et «harcèlement par le biais d’une communication électronique».

Le CPJ s’attarde également sur les conditions controversées du transfert de Sossoukpè de la Côte d’Ivoire vers le Bénin, malgré son statut de réfugié au Togo. Une affaire suffisamment grave pour retenir l’attention de sept experts des droits humains des Nations unies. D’autres cas viennent renforcer ce tableau bien sombre. Angela Kpeidja a été condamnée à douze mois de prison après avoir posé, sur Facebook, des questions relatives à la tentative de coup d’État de décembre 2025. Pascal Sègbégnon Mitowadé risque, pour sa part, de demeurer détenu jusqu’en 2030 pour des infractions liées à ses publications.

Ces situations traduisent un inquiétant déplacement de la frontière entre information et criminalité. Une interrogation journalistique devient une suspicion. Une publication critique est assimilée à une menace contre l’État. Le journaliste cesse alors d’être un acteur du débat démocratique pour devenir un adversaire à neutraliser à tout prix par un pouvoir qui a méthodiquement affaibli, puis anéanti, tous les contre-pouvoirs.

Le Code du numérique transformé en arme

Au cœur du problème se trouve encore l’article 550 du Code du numérique. Présenté comme un instrument de lutte contre les abus commis en ligne, il s’est progressivement imposé comme une redoutable arme judiciaire contre les voix critiques. Ses formulations suffisamment larges permettent de poursuivre des journalistes pour «harcèlement» lorsqu’ils enquêtent sur des responsables publics, relatent des accusations ou commentent des sujets d’intérêt général. La loi ne protège alors plus seulement les citoyens contre de véritables violences numériques. Elle offre également aux puissants un bouclier contre le regard dérangeant de la presse.

A ce propos rappelle le CPJ, en 2023, lors de l’Examen périodique universel du Bénin devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, plusieurs États avaient déjà recommandé une réforme de cette législation. Trois ans plus tard, les mêmes inquiétudes demeurent. Les alertes se succèdent, mais la machine répressive continue de fonctionner comme si de rien n’était.

Une autorité de régulation devenue instrument de sanction

La HAAC n’échappe pas aux critiques. Ses suspensions récurrentes et parfois prolongées de médias et de journalistes sont perçues par le CPJ comme des mesures de censure étouffant le pluralisme. Une institution de régulation doit garantir l’équilibre, protéger l’indépendance des médias et empêcher les abus. Lorsqu’elle devient essentiellement punitive, elle installe l’autocensure. Les journalistes apprennent alors à éviter certains sujets, à contourner certains noms et à peser chaque mot, non par rigueur professionnelle, mais par crainte des représailles. C’est ainsi que meurt progressivement la liberté de la presse : pas toujours dans le fracas d’une fermeture générale, mais dans le silence des rédactions de plus en plus inquiètes.

Une dangereuse sortie de piste depuis 2016

Depuis 2016, le Bénin semble avoir opéré une dangereuse sortie de piste en matière de libertés publiques, de justice et de droits humains. L’ancien modèle démocratique, autrefois cité en exemple, s’est progressivement effacé derrière la restriction du débat public, la criminalisation de certaines opinions et l’affaiblissement des contre-pouvoirs.

La lettre du CPJ constitue donc moins une révélation qu’une nouvelle confirmation. Elle rejoint une longue série d’interpellations nationales et internationales restées sans véritable réponse structurelle. Hélas, cette démarche risque fort de demeurer sans effet. Non parce qu’elle manquerait de pertinence, mais parce que le pouvoir paraît s’être installé dans une posture de déni. Il promet les libertés dans les discours tout en tolérant leur recul dans les faits.

La libération immédiate des journalistes détenus, la révision de l’article 550 et le retour de la HAAC à une régulation impartiale constitueraient des premiers signaux. Sans ces actes, les engagements présidentiels resteront de simples déclarations. Et le Bénin poursuivra sa dérive, chaque jour davantage, loin de l’État de droit qu’il affirme pourtant vouloir défendre.

Pour l’heure, le pouvoir semble préférer les couches successives de vernis destinées à mieux « vendre » le Bénin. Le pays doit-il continuer à financer de coûteux liftings médiatiques et à multiplier, dans la précipitation, cellules de communication et agences d’influence ?
Peut-on durablement redorer une image que les pratiques du pouvoir saccagent quotidiennement ?
Aucune campagne ne saurait masquer indéfiniment le recul des libertés, de la justice et des droits humains. La crédibilité d’un État se construit par le respect des normes démocratiques, jamais par les artifices de communication.

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