Le destin d’un journaliste ne se mesure pas seulement au nombre de ses révélations. Il s’apprécie aussi à l’aune de ce que les pouvoirs publics sont prêts à tolérer lorsqu’une plume dérange. L’affaire Comlan Hugues SOSSOUKPÈ, journaliste béninois, fondateur du média d’investigation Olofofo, est devenue bien davantage qu’un dossier judiciaire: elle s’est imposée comme un révélateur des tensions qui traversent aujourd’hui la liberté de la presse, le respect lié à la protection des réfugiés et l’État de droit au Bénin et en Afrique de l’Ouest.
Réfugié au Togo depuis 2021 selon plusieurs organisations internationales, Hugues SOSSOUKPÈ participe en juillet 2025 à l’Ivoire Tech Forum à Abidjan. Quelques jours plus tard, son arrestation dans un hôtel ivoirien, suivie de son transfert vers le Bénin, provoque une onde de choc. Face à la clameur publique et au tollé d’indignation, les autorités béninoises et ivoiriennes, ont vainement tenté de justifier cette flagrante forfaiture par une supposée opération relevant de la coopération judiciaire. Arguments battus en brèche par des éléments de preuves qui mettent à nue tous les contours d’un honteux kidnapping. Pour Reporters sans frontières (RSF), le Committee to Protect Journalists (CPJ), la Fédération internationale des journalistes (FIJ), la FIDH-OMCT ou Front Line Defenders, les circonstances rapportées illustrent ni plus ni moins, une extradition forcée doublé d’un enlèvement de réfugié politique. Faut-il rappeler ici que les actes ayant encadré cette opération n’ont jamais été rendus publics ?

Présenté devant la CRIET, le journaliste est placé en détention provisoire. Les poursuites portent notamment sur des accusations d’incitation à la rébellion, d’incitation à la haine et à la violence, de harcèlement par communication électronique et d’apologie du terrorisme. Des qualifications graves qui s’inscrivent dans un contexte béninois où plusieurs organisations dénoncent depuis plusieurs années un rétrécissement de l’espace médiatique et un usage extensif du Code du numérique contre les journalistes publiant en ligne.
Pourtant, le débat dépasse largement les infractions retenues. Il soulève une interrogation plus fondamentale: les garanties procédurales applicables à une personne bénéficiant du statut de réfugié ont-elles été pleinement respectées ? NON ! Le dossier rappelle que plusieurs éléments essentiels – mandat d’arrêt, décision judiciaire ivoirienne préalable ou actes officiels autorisant le transfert – ne sont pas établis, ce qui alimente les contestations formulées par plusieurs organisations internationales.
Douze mois ont désormais passé. Et le constat est implacable: Comlan Hugues SOSSOUKPÈ demeure en détention provisoire sans avoir été jugé, alors même que la présomption d’innocence demeure un principe cardinal de tout État de droit. Actori incumbit probatio : il appartient à l’accusation d’établir les faits reprochés, tandis que la privation durable de liberté avant jugement appelle, dans toute démocratie, une justification particulièrement rigoureuse.
Selon les informations rapportées par ses proches, son régime de détention est marqué par un isolement quasi permanent, des restrictions sévères de contacts et des conditions qui auraient pour effet de l’éloigner durablement de son environnement professionnel et familial. Ces allégations ne sont pas établies par décision judiciaire dans le dossier examiné, mais elles participent au débat public entourant cette affaire et nourrissent les inquiétudes exprimées par les organisations de défense des droits humains quant au traitement réservé au journaliste.
L’isolement carcéral, lorsqu’il se prolonge, dépasse souvent la seule dimension sécuritaire. Il agit sur le moral, fragilise les repères et réduit progressivement les capacités de résistance psychologique. Ses détracteurs y voient parfois une manière de neutraliser une voix critique autant qu’un individu. C’est précisément cette perception qui nourrit aujourd’hui la mobilisation de nombreuses organisations professionnelles de journalistes.
En avril 2026, Reporters sans frontières franchit une nouvelle étape en saisissant la Cour de justice de la CEDEAO contre le Bénin et la Côte d’Ivoire. Cette procédure, toujours pendante, demande notamment à la juridiction communautaire d’examiner les circonstances du transfert du journaliste, les atteintes alléguées à ses droits fondamentaux ainsi qu’à la liberté de la presse. Sub judice, rappellent les juristes: l’affaire demeure soumise à l’appréciation du juge et aucune conclusion définitive ne saurait être anticipée.
Au-delà du cas individuel de Hugues SOSSOUKPÈ, c’est toute une profession qui observe avec inquiétude. Les journalistes en exil, les lanceurs d’alerte et les médias d’investigation savent qu’un précédent peut façonner durablement les comportements. Une démocratie ne se juge pas uniquement à sa capacité de poursuivre des infractions ; elle se mesure aussi à sa faculté de garantir un procès équitable, transparent et dans un délai raisonnable.

Fiat justitia, ruat caelum – que justice soit faite, quand bien même le ciel devrait tomber. Plus qu’une formule latine, cette maxime rappelle qu’en matière de libertés fondamentales, la force d’un État ne réside pas dans sa capacité à faire taire les voix dissidentes, mais dans son aptitude à leur répondre par le droit, la preuve et la justice.
Douze mois après son arrestation, une évidence demeure : le silence de Comlan Hugues SOSSOUKPÈ est devenu, à lui seul, un sujet d’information. Ses soutiens estiment que l’objectif était de réduire au silence un journaliste dérangeant ; les autorités, de leur côté, soutiennent agir dans le cadre de la loi. Entre ces deux lectures, une exigence s’impose : que la justice puisse désormais se prononcer, publiquement, contradictoirement et dans un délai compatible avec les principes de l’État de droit.
@t@viDjo
