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BÉNIN TAXI : LE REQUIEM D’UN ÉLÉPHANT JAUNE

(De vitrine de la « Rupture » à fermeture discrète: chronique d’un projet englouti dans les silences de l’État)

En juillet 2017, le pouvoir de la Rupture lançait l’un de ses projets les plus médiatisés : Bénin Taxi. Des Renault Duster jaunes flambant neufs, alignés au stade de l’Amitié Mathieu Kérékou, des promesses d’emplois, une mobilité urbaine modernisée, une nouvelle image du Bénin. À l’époque, le gouvernement vendait le projet comme le symbole d’un pays qui entre enfin dans une nouvelle ère. Huit ans plus tard, le décor a changé. Et il n’est pas superflu de parler désormais d’éléphant jaune…pâle.

Sans tambour ni trompette, loin de tout débat public, sans véritable exercice de reddition de comptes, sans audit détaillé présenté aux citoyens, le projet Bénin Taxi a officiellement été clôturé. Une sortie presque silencieuse pour ce qui avait pourtant été présenté comme une révolution du transport urbain au Bénin. Après le feuilleton opaque du leasing automobile public, refermé lui aussi sans que les Béninois ne sachent réellement combien l’opération a coûté ni ce qu’elle a véritablement rapporté, c’est donc un autre grand chantier estampillé “Rupture” qui disparaît progressivement des radars. Et derrière les discours officiels qui continuent de parler de “succès”, beaucoup de questions restent suspendues.

Le rêve vendu aux jeunes

Au départ, l’idée semblait séduisante et le gouvernement promettait à la fois :

  • la création d’emplois durables ;
  • une meilleure organisation du transport urbain ;
  • la professionnalisation des conducteurs ;
  • et même une amélioration de l’image touristique du pays.

Trois cents véhicules Renault Duster jaunes avaient été acquis. Climatisation, Wi-Fi, géolocalisation, tablettes numériques, centre d’appels disponible 24h/24… tout semblait avoir  été pensé pour donner au projet une image moderne et ambitieuse.

Les jeunes sélectionnés devaient progressivement devenir propriétaires de leurs véhicules à travers un système de location-vente étalé sur plusieurs années.

À entendre les responsables du projet à l’époque, Bénin Taxi devait sortir des centaines de jeunes du chômage et de la précarité.

Mais très vite, derrière l’enthousiasme des cérémonies officielles et la communication institutionnelle bien huilée, des interrogations ont commencé à apparaître.

Les premières zones d’ombre

Très tôt, certains observateurs ont commencé à se demander si le modèle économique tenait réellement debout.

Combien l’État avait-il réellement investi ?
Les remboursements des conducteurs étaient-ils viables ?
Les banques croyaient-elles vraiment au projet ?
Le système pouvait-il survivre sans soutien permanent de l’État ?

Même au Parlement, les inquiétudes ont fini par émerger.

Des députés de l’opposition à l’époque, ont officiellement demandé au gouvernement de fournir des explications détaillées :

  • le coût exact des véhicules ;
  • le nombre réel de taxis acquis ;
  • le niveau de remboursement ;
  • le fonctionnement du fameux call center ;
  • l’existence d’un audit financier ;
  • et le bilan réel du projet.

Des questions légitimes qui, jusqu’à aujourd’hui, n’ont jamais reçu de réponses publiques suffisamment détaillées pour dissiper les soupçons. Il n’y en aura probablement plus, au regard de l’actuelle configuration du parlement.

Le financement : le cœur du malaise

C’est probablement là que se trouve le nœud du problème.

Au lancement, le projet avait été présenté comme un partenariat impliquant banques, secteur privé et accompagnement de l’État.

Mais plusieurs années plus tard, l’ancien responsable du projet, Assan Seïbou, finira par reconnaître publiquement que les banques avaient refusé d’accompagner l’initiative, estimant le risque trop élevé.

Finalement, le Trésor public aurait été sollicité dans des conditions exceptionnelles.

Autrement dit, l’État aurait directement porté le financement d’une opération que les établissements financiers eux-mêmes jugeaient fragile.

Dès lors, plusieurs questions deviennent inévitables :

Combien d’argent public a réellement été injecté dans Bénin Taxi ?
Quel montant a effectivement été récupéré ?
Combien de conducteurs ont réellement soldé leurs véhicules ?
Quel est le volume exact des pertes absorbées par l’État ?

Sur tous ces points, le silence reste presque total.

Entre communication officielle et réalité du terrain

Officiellement, le gouvernement continue de défendre le projet.

L’ancien ministre d’État Abdoulaye Bio Tchané parlait encore récemment d’“un succès”, mettant en avant :

  • les emplois créés ;
  • l’amélioration de la mobilité urbaine ;
  • et l’émergence d’un marché moderne du transport.

Mais sur le terrain, le tableau est beaucoup moins reluisant.

Au fil des années, de nombreux véhicules se sont retrouvés immobilisés.
Des conducteurs ont dénoncé des recettes insuffisantes.
D’autres peinaient à effectuer les versements quotidiens imposés.

Certains taxis ont progressivement disparu des grandes artères de Cotonou.

Même des soutiens initiaux du projet ont fini par reconnaître les difficultés.

Dans plusieurs témoignages relayés sur les réseaux sociaux, des observateurs décrivaient des chauffeurs abandonnés à eux-mêmes, des véhicules stationnés pendant des semaines et des bénéficiaires incapables de rentabiliser leur activité.

L’image de modernité vendue au départ s’est lentement fissurée.

Yango, Gozem… les nouveaux maîtres de la route

Pendant que Bénin Taxi s’enlisait, le paysage du transport urbain béninois changeait rapidement.

Des plateformes privées comme Gozem puis Yango ont bouleversé le marché avec des outils numériques beaucoup plus souples :

  • réservation mobile ;
  • géolocalisation efficace ;
  • optimisation des courses ;
  • paiement digital ;
  • réseau étendu de conducteurs.

En quelques années, ces plateformes ont réussi là où Bénin Taxi semblait peiner à trouver son équilibre.

Ironie de l’histoire : certains responsables reconnaissent aujourd’hui que Bénin Taxi a, en quelque sorte, ouvert la voie à ces nouveaux acteurs privés.

Autrement dit, un projet porté à bout de bras par l’État aurait indirectement servi de terrain d’expérimentation à des entreprises qui dominent désormais le secteur.

Les oubliés du projet

Derrière les chiffres et les discours politiques, il y a aussi des histoires humaines dont on parle très peu.

Combien de jeunes ont réellement amélioré leurs conditions de vie grâce au projet ?
Combien se sont retrouvés endettés ?
Combien ont perdu leur véhicule ?
Combien ont abandonné ?

Très peu de données existent publiquement sur le devenir réel des bénéficiaires. Même les contrats sont aussi rares et invisibles que l’or de Perma.

Le recrutement de nouveaux conducteurs en 2022, avec des exigences de caution financière, montrait déjà que les difficultés structurelles persistaient plusieurs années après le lancement.

Puis, en avril 2024, le décès tragique d’un conducteur retrouvé mort dans son véhicule à Fifadji a brutalement rappelé la précarité qui entourait encore certains acteurs du système.

Une méthode devenue familière ?

Le dossier Bénin Taxi dépasse aujourd’hui la seule question du transport urbain.

Il pose surtout une interrogation plus large sur la gouvernance des grands projets publics sous la Rupture.

Depuis 2016, plusieurs initiatives ont été lancées avec :

  • une communication massive ;
  • des chiffres ambitieux ;
  • une forte mise en scène politique ;
  • mais souvent très peu de bilans publics détaillés plusieurs années après.

Le cas du leasing automobile public avait déjà soulevé les mêmes interrogations.

Avec Bénin Taxi, les questions reviennent :

  • combien cela a-t-il réellement coûté ?
  • quelles pertes ont été absorbées par le contribuable ?
  • qui a réellement bénéficié du système ?
  • où sont les audits publics ?
  • quelles responsabilités ont été situées ?

L’absence de réponses précises entretient forcément les soupçons d’opacité.

Le barrissements discret de l’éléphant jaune

Aujourd’hui, les Renault Duster jaunes qui symbolisaient autrefois l’ambition modernisatrice du régime Talon semblent appartenir à une autre époque.

Le projet s’achève discrètement.
Sans véritable bilan national.
Sans débat approfondi.
Sans clarification exhaustive des aspects financiers.

Le requiem de l’éléphant jaune est donc chanté à voix basse.

Et au fond, une question demeure :

Le Bénin a-t-il assisté à une véritable réforme durable du transport urbain ou simplement à une expérimentation coûteuse portée davantage par la puissance de la communication politique que par une stratégie économiquement viable ?

Car derrière les belles images de taxis jaunes sillonnant Cotonou, beaucoup de citoyens attendent encore des réponses.

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