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Sèmè City Bénin/Thierry d’ALMEIDA mise sur le triptyque: Formation, Recherche et Entrepreneuriat

Sèmè City, un ambitieux projet de ville intelligente établi au Bénin, aspire à devenir un centre régional d’excellence dédié à l’enseignement supérieur, à la recherche, à l’innovation et au développement économique. En tant que grande Cité de l’Innovation en pleine concrétisation au Bénin, Sèmè City s’engage entre autres, à dispenser des formations d’excellence dans le but de «contrer la fuite des cerveaux » selon monsieur d’Almeida qui projette les perspectives 2025/2026, avec un pôle régional d’établissements d’enseignement supérieur et de formation professionnelle.  Lors de la 7ème édition d’Emerging Valley à Aix-Marseille, en France, Thierry d’Almeida, Directeur du Département « Formation et Recherche », a conquis son l’auditoire. Nous vous invitons à découvrir cette interview exclusive de M. d’Almeida accordée à notre confrère AfricaPresse.Paris.

APP – C’est votre première participation à Emerging Valley ?

Thierry d’ALMEIDA – C’est effectivement ma première venue à ce grand rendez-vous désormais incontournable de la tech africaine qu’est Emerging Valley. J’ai trouvé ici une extrême vitalité avec des fora qui permettent d’échanger et de communiquer de manière informelle et enrichissante, c’est très important. Emerging Valley, c’est une très belle initiative qui crée des ponts entre nos deux continents Europe et Afrique. Et c’est ce dont nous avons vraiment besoin.

Je suis venu vous parler de Sèmè City qui a déjà incubé quelque 300 entrepreneurs depuis 2019 et continue de le faire. On a aujourd’hui le programme le plus ambitieux en Afrique subsaharienne financé par la Banque mondiale à hauteur de 60 millions de dollars pour l’entrepreneuriat. C’est un programme qui prend de l’envol et entre dans une phase nouvelle puisque la cité de Sèmè va être construite à Ouidah, à 40 km de Cotonou sur 336 hectares, dont la moitié à peu près seront viabilisés prochainement.

APP – À quelle échéance et avec quels partenaires ?

Thierry d’ALMEIDA – À l’échéance 2025/2026, avec un pôle régional d’établissements d’enseignement supérieur et de formation professionnelle. Cinq clusters seront consacrés notamment aux industries culturelles et créatives, et beaucoup de coopérations et de partenariats à l’international. En ce qui concerne la formation, nous travaillons avec des structures académiques françaises – mais pas seulement – comme la Sorbonne, notre partenaire privilégié, le Groupe des Écoles Centrales, un partenaire important, l’Université de Champagne-Ardennes.

Dans le domaine des industries culturelles et créatives, nous avons les Gobelins pour le cinéma et l’animation, mais aussi l’Institut français de la Mode. Nous avons, en effet, le projet d’ouvrir une École de la Mode au Bénin, ce qui serait très porteur pour le pays et toute la sous-région puisqu’elle aura vocation à former de jeunes talents qui rayonneront sur tout le Continent.

Thierry d’Almeida

APP – Depuis quand travaillez-vous pour Sèmè City ?

Thierry d’ALMEIDA – De formation, je suis physicien et j’ai travaillé dans différentes structures à l’international, notamment en France, aux États-Unis et en Angleterre. Mon dernier emploi en France était au CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique), où j’occupais un poste à la Direction des applications militaires à Gramat (dans le Lot) et travaillais sur les matériaux à caractère stratégique. Mais j’ai toujours eu comme focus de m’investir dans la formation et la recherche sur les thématiques de développement durable.

Et lorsque j’ai eu l’opportunité de rentrer au Bénin pour participer au projet de Sèmè City, qui est un projet du gouvernement béninois pour développer une éco-cité intelligente dédiée à l’innovation et à la promotion d’une économie du savoir, je n’ai pas hésité un seul instant !

« Nous voulons des entreprises qui offrent des services innovants »

APP – Vous rentrez donc au Bénin…

Thierry d’ALMEIDA – C’était en 2020, en plein COVID, et j’ai décidé d’apporter ma modeste contribution en prenant la direction du Département « Formation et Recherche ». Je prends alors au CEA une année sabbatique et rentre au Bénin pour essayer de structurer ce Département. Si c’était à refaire, je le referais. Vous savez, le COVID, cela nous a fait tous réfléchir à différents niveaux sur ce que l’on pouvait faire pour être plus utile à nos communautés.

Ce que j’ai trouvé utile de faire, c’est d’aller mettre en place des programmes de formation et de recherche qui soient finalement axés vers les priorités que nous avons localement dans le domaine de l’énergie, de l’assainissement, de la transformation agro-alimentaire, dans le domaine des matériaux durables, etc. Ce sont des choses qui me passionnent et qui ne me font pas regretter du tout d’avoir quitté un emploi stable et confortable en Europe pour retourner en Afrique.

APP – Quels sont les maîtres mots qui définissent le mieux Sèmè City ?

Thierry d’ALMEIDA – Trois mots clés sont les pilers de Sèmè City : Formation, Recherche et Entrepreneuriat. Ce sont trois composantes qui naturellement devraient être ensemble, mais qui souvent évoluent chacune de façon solitaire. La recherche doit ainsi nourrir la formation parce que la recherche est par définition à la pointe de ce qui se fait et doit – par ses avancées – permettre de mettre constamment à jour la formation. En Afrique, c’est l’un de nos gros problèmes : on a des formations dont les contenus sont souvent obsolètes par rapport aux défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. En ce qui concerne par exemple les changements climatiques ou le rôle de l’intelligence artificielle dans tous les secteurs d’activité.

J’ai ainsi retrouvé au Bénin des maquettes pédagogiques et des syllabus qui dataient de 1960 et qui n’ont jamais été actualisés. Il est donc urgent de mettre à jour ces programmes de formation de façon à ce que l’on puisse former des gens, avec des compétences dont ont besoin les marchés de l’emploi actuels, mais aussi que l’on forme les gens pour les métiers d’avenir.

APP – Qu’entendez-vous par métiers d’avenir ?

Thierry d’ALMEIDA – Les métiers d’avenir, ce sont des métiers qui n’existent peut-être pas aujourd’hui, mais pour lesquels il y aura une forte demande dans quelques années. C’est exactement ce que fait Sèmè City. J’en viens donc au troisième point : l’entrepreneuriat qui a besoin de se nourrir des résultats de la recherche. Car nous voulons des entreprises qui offrent des services innovants, des services adaptés aux besoins d’aujourd’hui.

Pour cela, il faut que l’entrepreneuriat puisse se nourrir de la recherche pour transformer un concept en produit. C’est que j’ai appelé la « vallée de la mort » que les chercheurs doivent traverser et franchir pour qu’un concept puisse être transformé en quelque chose d’utile. Cela s’appelle la « maturation », que nous savons très mal faire en Afrique, mais pour laquelle Sèmè City est en train de mettre en place des dispositifs de valorisation des résultats de la recherche.

Photo de famille du panel Science et Innovation d’Emerging Valley. À gauche sur la photo, on reconnaît notamment Malick Diawara, responsable éditorial du Point Afrique, et Papa Amadou Sarr, Directeur exécutif de l’AFD. Tout à droite, Thierry d’Almeida. © BF/APP

APP – Où en est précisément aujourd’hui cette grande Cité de l’innovation ?

Thierry d’ALMEIDA – C’est le projet phare du PAG (Programme d’Action du Gouvernement) du Bénin pour mettre en place une structure dédiée à l’excellence dans les trois domaines déjà cités au service de l’employabilité des jeunes et pour créer de la valeur et de la croissance en se fondant sur ce que nous appelons l’économie du savoir et le capital humain. Car nous avons chaque année en Afrique 20 millions de jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi et beaucoup d’entre eux ne trouvent pas à s’insérer dans des emplois formés. C’est-à-dire que tous les autres restent sur le bord de la route… C’est une perte énorme pour l’Afrique.

«Cette démographie, c’est une formidable opportunité ou une bombe à retardement ! »

APP – Cette démographie florissante devrait être pourtant sa principale richesse…

Thierry d’ALMEIDA – Cette démographie africaine – dont on parle beaucoup – devrait être en effet une force pour le Continent. Mais je le dis très clairement, même si ce n’est pas politiquement correct : cette démographie constitue soit une formidable opportunité pour l’Afrique, soit une bombe à retardement ! Une opportunité si l’on sait transformer ce capital humain, si l’on sait le valoriser et que l’on donne à chaque être sa place et qu’on le forme, mais une bombe si on ne le fait pas.

APP – Et cette « bombe » ne sera pas sans conséquences ?

Thierry d’ALMEIDA – Si vous avez des gens qui ne sont pas éduqués et qui ont faim, c’est la porte ouverte à tous les extrémismes, à tous les obscurantismes, à toutes les féodalités et à toutes les idées qui nous ramènent en arrière. Comme vous voyez la situation aujourd’hui dans bien des pays africains, où l’on est confronté à l’insécurité et au djihadisme. C’est donc à nous de choisir car ce sera une bombe non seulement pour l’Afrique, mais pour toute l’humanité.

Si vous avez en 2050 près de 3 milliards d’Africains et que 80 % d’entre eux n’ont pas d’éducation, puis demain pas de travail, c’est une bombe pour toute la planète. J’estime donc que c’est une cause commune pour toute l’humanité de s’investir dans la formation en Afrique, de manière que chaque être humain puisse se sentir utile dans la société et s’y épanouir… Car aucun mur en Occident n’empêchera les gens de franchir par milliers, voire par millions, la Méditerranée.

APP – Que faire pour éviter cette catastrophe ? Encore plus de formation ?

Thierry d’ALMEIDA – On a tous intérêt à ce que cela marche. Il nous faut donc revoir nos programmes de formation et redoubler d’efforts en ce domaine. Aucun programme de formation n’est monté à Sèmè City sans l’écoute des entreprises et les besoins du marché du travail. Cela est très important. Nous menons au Bénin des formations d’excellence pour éviter la fuite des cerveaux et leur permettre de rester sur place au lieu de partir à Paris, à Londres ou aux États-Unis.

D’autant plus qu’on aimerait bien garder tous nos jeunes talents chez nous, en Afrique ! Car l’Afrique, c’est le plus grand continent avec un formidable potentiel et des richesses encore insoupçonnées… Ce sont en réalité des ressources naturelles, mais ce ne sont pas des richesses, car entre la ressource naturelle et la richesse et la prospérité, il y a une courroie de transmission qui s’appelle l’humain. Et c’est la défaillance de l’humain précisément qui fait que l’Afrique – continent le plus riche de la planète – abrite les habitants les plus pauvres. Et c’est une injure à notre dignité à tous, y compris à la vôtre, Occidentaux.

Propos recueillis par notre envoyé spécial à Aix-en-Provence,
Bruno FANUCCHI pour AfricaPresse.Paris (APP) @africa_presse

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