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Bénin/Enrôlements forcés dans les couvents vodoun: Quand la tradition se fait tyrannie

Sous le couvert de la tradition et de l’autorité spirituelle, des centaines de jeunes Béninois sont chaque année enrôlés de force dans des couvents vodoun. Si le culte ancestral est un pilier culturel de la nation, ces pratiques, quoique isolées, soulèvent une vague de contestations et de dénonciations. Car, loin d’une initiation volontaire, ce sont souvent des choix imposés au nom d’une divinité, d’un héritage ou d’un destin tracé par les anciens. Le refus peut entraîner des représailles brutales, y compris au sein même de la famille. Une situation qui oblige à questionner la frontière entre tradition et oppression dans une société en mutation.

L’alibi mystique du « choix divin »

Dans nombre de localités du sud et du centre du Bénin, l’annonce d’un « choix divin » pour intégrer un couvent vodoun est rarement discutée. Censée résulter de consultations oraculaires menées par des dignitaires traditionnels, cette désignation s’impose comme un appel inéluctable auquel il serait dangereux de résister. Le vodoun, plus qu’une croyance, est une structure d’encadrement sociale et mystique, où la volonté individuelle cède la place aux impératifs communautaires. Ainsi, des enfants et adolescents sont désignés pour des initiations sans en comprendre la portée ni en accepter consciemment les conséquences.

Des prêtresses vodoun en pleine célébration

Certains prêtres vodoun justifient ces enrôlements par la nécessité de restaurer des lignées spirituelles, de préserver l’équilibre cosmique ou de transmettre des savoirs. Toutefois, ces arguments sont de plus en plus remis en question, notamment lorsque les enfants concernés sont enlevés à l’école, isolés, soumis à des rituels rigoureux et parfois traumatisants sans que leur avis ne soit pris en compte. Il arrive même que des familles entèrent symboliquement un membre ayant refusé l’enrôlement, signifiant son exclusion définitive de la communauté.

La situation devient d’autant plus complexe lorsque ces pratiques interfèrent avec les droits garantis par la Constitution du Bénin, comme la liberté de croyance, le droit à l’intégrité physique et à l’éducation. Le « choix divin » devient alors le masque d’un pouvoir ancestral qui peine à s’adapter aux exigences de la modernité et de l’État de droit.

Destins brisés, peur et silence

(Pour des raisons de sécurité, et sur leur demande, la rédaction de notre média a attribué des pseudonymes à certaines victimes)

Derrière l’apparente solennité des rituels vodoun se cachent parfois des histoires humaines bouleversantes. Celles de jeunes gens contraints à l’exil, à la clandestinité, voire au rejet familial pour avoir refusé l’enrôlement. C’est le cas de Justine A., à Bohicon. En 2022, sa famille tente de l’enfermer dans un couvent pour des raisons mystiques. Elle s’y oppose, s’enfuit et se retrouve marginalisée par sa propre communauté. « Mon père m’a traitée de fille maudite. J’étais une hérétique pour avoir défié les esprits », confie-t-elle depuis Parakou, où elle vit aujourd’hui.

En 2012, à Abomey, Murielle Dassi et Tony Kpogbozan connaissent un sort similaire. Désignés pour servir Sakpata, ils refusent et prennent la fuite. Une véritable chasse à l’homme s’organise. Aujourd’hui encore, ils vivent reclus, changent régulièrement de résidence, craignant pour leur sécurité.

De jeunes adeptes du culte vodoun

Le récit de Marc Z., à Covè, met en lumière la violence des réactions familiales. Destiné à devenir hounnon selon la volonté de son oncle, il fuit. En représailles, son petit frère est agressé physiquement. Le message est clair : quiconque s’oppose à la volonté spirituelle met en danger sa famille.

Cynthia H., à Ouidah, dénonce quant à elle les conditions de vie dans certains couvents. Enfermée trois semaines dans un couvent de Kpomassè, elle subit privations, coups, humiliations. « On nous traitait comme des objets. Le silence était notre seule défense », déplore-t-elle.

Enfin, Yannick D., à Zagnanado, paye le prix de son engagement. Après avoir publiquement dénoncé l’enrôlement de sa cousine, il est exclu des activités communautaires et interdit d’assister aux obsèques de sa propre mère. Réfugié à Cotonou, il survit grâce à la conduite de taxi-moto.

Ces témoignages illustrent la peur qui habite ceux qui osent dire non, et la loi du silence qui empêche nombre de victimes de s’exprimer. La peur d’être maudit, exclu ou poursuivi mystiquement paralyse les révoltes. Le vodoun, dans ses formes dévoyées, peut devenir un outil de soumission plus que de spiritualité.

Quand le pouvoir spirituel devient abus

Au-delà des cas individuels, c’est une réflexion plus large sur les rapports de pouvoir qu’impose cette réalité. Le vodoun est, depuis des siècles, un pôle d’autorité au niveau local. Il a servi de relais de contrôle social, de cadre d’administration communautaire et parfois de résistance face au pouvoir central. Dans certains villages, les prêtres vodoun jouissent d’un respect quasi absolu. Leur parole est loi, leur pouvoir mystique n’est pas discuté.

Cependant, ce pouvoir n’est pas toujours exercé dans l’intérêt collectif. Certains hounnons détournent leur autorité à des fins personnelles : enrichissement, vengeance, manipulation électorale. Des enfants sont initiés contre la volonté de leurs parents, des sacrifices sont imposés à des familles déjà démunies. Les accusations d’abus sexuels et de mauvais traitements sont récurrentes.

Le cas d’Akpro-Missérété, où un hounnon (prêtre Vodoun) a été interpellé pour viol sur mineure, a jeté une ombre sur l’ensemble des pratiques. L’affaire a éclaté en 2018 et a suscité une vague d’indignation. Les autorités traditionnelles ont été contraintes de prendre position, reconnaissant qu’il existe des individus peu scrupuleux qui ternissent l’image du vodoun authentique.

Cette réalité interroge sur l’encadrement juridique des couvents, la formation des prêtres, mais aussi sur la capacité de l’État à protéger les citoyens, surtout les plus jeunes, contre les dérives de certaines figures de pouvoir.

Les conséquences

Selon plusieurs observateurs et personnes engagées dans le suivi des pratiques rituelles traditionnelles, des cas préoccupants sont régulièrement signalés, notamment chez de jeunes enfants âgés de 6 à 12 ans enrôlés dans des couvents vodoun. Ces enfants sont parfois soumis à des rituels marqués par des scarifications corporelles, qui peuvent engendrer des conséquences graves, voire irréversibles.

Outre les atteintes physiques visibles, des répercussions psychologiques importantes sont également rapportées : troubles post-traumatiques, anxiété chronique, repli sur soi ou encore phobies durables. Dans certains cas extrêmes, ces pratiques auraient conduit à des décès. Deux cas de jeunes enfants ayant réussi à s’échapper de couvents dans le sud du pays ont défrayé la chronique en 2020, en pleine période de Covi19. Ces deux jeunes enfants auraient par la suite, perdu la vie. Aussi, des dénonciations de comportements déviants, tels que des actes de pédophilie, ont également été portées à l’attention de certains acteurs de la protection de l’enfance.

Bien qu’aucune étude scientifique exhaustive ne documente encore ces phénomènes de manière chiffrée, leur récurrence dans les témoignages soulève de sérieuses inquiétudes. Ces situations, bien que difficilement quantifiables, n’en sont pas moins réelles.

De jeunes filles initiées

Entre tradition et droits: des initiatives décisives

Face à cette situation, des initiatives courageuses ont vu le jour. En 2015, dans le Couffo, l’organisation Plan International Bénin a initié le programme « Zéro enfants dans les couvents, tous les enfants à l’école ». Un mémorandum historique a été signé entre les chefs religieux et les autorités communales, prévoyant l’accès à l’éducation pour tous les enfants, y compris ceux en initiation.

Les engagements sont clairs : raccourcir la durée des rituels, les programmer pendant les vacances scolaires, interdire les scarifications et les traitements violents. Les maires s’engagent de leur côté à poursuivre toute violation du code de l’enfant. Cette dynamique a permis, entre autres, de retirer près de 300 enfants des couvents pour les inscrire à l’école ou en formation professionnelle.

L’UNICEF a également mené des actions de sensibilisation et organisé un colloque national en 2017. Plusieurs jeunes initiés témoignent aujourd’hui de la compatibilité entre les rituels et la scolarité. Clarisse Ahignon explique : « L’école est primordiale et découle des droits humains. Pour réussir, nous apprenons à l’école à penser. » Pour Elisabeth Tchotcho, « le vodoun nous enseigne le respect, l’école nous ouvre au monde ».

Ces progrès montrent qu’une voie de conciliation est possible. Ils démontrent qu’en valorisant le dialogue entre tradition et modernité, on peut protéger les enfants tout en préservant l’identité culturelle.

Foi, liberté et avenir

Le vodoun est un pilier culturel indéniable au Bénin. Il structure les rapports sociaux, incarne une philosophie de l’équilibre et transmet des valeurs de respect, de solidarité et de justice. Mais pour rester vivant et respecté, il doit évoluer avec son temps. Les pratiques d’enrôlement forcé, de punition ou d’enfermement n’ont plus leur place dans une société démocratique.

L’avenir du vodoun passe par la responsabilisation de ses acteurs, la formation des jeunes dignitaires, et un encadrement plus clair de ses pratiques. Il passe aussi par une meilleure sensibilisation des communautés, afin que la foi ne soit plus une prison, mais une source de liberté.

Le Bénin, fier de son héritage, doit faire le pari de la réconciliation entre foi et liberté. Enrayer les dérives, protéger les enfants, respecter les croyances. C’est à ce prix que le vodoun restera ce qu’il a toujours été : une force d’humanité, de spiritualité et de vie.

Par la Rédaction

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