Paris, le 8 septembre 2025 – Les avocats de Comlan Hugues Sossoukpè, journaliste et lanceur d’alerte béninois, accusent les autorités ivoiriennes et béninoises d’avoir procédé à un transfert « illégal » et de maintenir leur client dans des conditions « inhumaines ». Selon eux, cette affaire met en lumière des dérives graves contre la liberté de la presse et le droit international en Afrique de l’Ouest.
Directeur de publication du journal indépendant Olofofo, connu pour ses enquêtes critiques sur la gouvernance et la corruption, Comlan Hugues Sossoukpè s’est imposé comme une voix influente du journalisme d’investigation. Invité officiellement à Abidjan pour l’Ivoire Tech Forum, organisé par le ministère ivoirien de la Transition numérique, il a été arrêté puis transféré au Bénin.
Ses avocats dénoncent un « enlèvement planifié », mené en dehors de tout cadre légal. « Il n’a jamais comparu devant un juge ivoirien et n’a pu exercer ses droits de défense », rappellent-ils. Une procédure qualifiée d’« extradition régulière » par les autorités, mais rejetée catégoriquement par la défense, qui y voit une violation flagrante du droit ivoirien et international.
Un statut de réfugié sous protection togolaise
Depuis 2019, Sossoukpè vit à Lomé, où il bénéficie d’une protection internationale accordée par l’État togolais au titre de la Convention de Genève de 1951. Ce statut lui avait été reconnu en raison des menaces qu’il subissait dans son pays d’origine.
Lors de son arrivée en Côte d’Ivoire, affirment ses avocats, il a présenté un titre de voyage officiel mentionnant clairement cette qualité de réfugié. « Prétendre que les autorités ivoiriennes ignoraient son statut est un mensonge manifeste », martèle Me Charlemagne Dagbedji, l’un de ses conseils basé à Paris.
Pour la défense, ce manquement engage directement la responsabilité de la Côte d’Ivoire, accusée d’avoir « livré un réfugié à l’État qu’il fuyait ».

Une campagne de dénigrement qui fragilise la liberté de la presse
Au-delà des aspects juridiques, le collectif d’avocats dénonce une campagne médiatique visant à discréditer Sossoukpè. Présenté sur certaines chaînes de télévision comme « collabo des ennemis », il a été la cible de rumeurs amplifiées sur les réseaux sociaux.
Selon Reporters sans frontières (RSF), ces pratiques « fragilisent encore davantage la liberté de la presse en Afrique de l’Ouest, déjà confrontée à une hausse des intimidations et arrestations de journalistes ». L’organisation rappelle que le Bénin, longtemps cité en exemple démocratique, a reculé de 32 places dans le classement mondial de la liberté de la presse depuis 2016.
Pour un expert en communication politique interrogé par RFI, « ces accusations visent moins à informer qu’à modeler l’opinion publique en instaurant une présomption de culpabilité ».
Des conditions de détention dénoncées comme inhumaines
Transféré à la prison civile de Ouidah, au Bénin, Sossoukpè serait placé à l’isolement strict et privé de toute visite, y compris familiale. Ses avocats dénoncent une atteinte grave à sa dignité et aux standards internationaux relatifs au traitement des détenus.
« Ces conditions punitives aggravent sa situation déjà précaire », estime Me Barnabé Gbago, membre de la défense. Amnesty International, dans un rapport publié en 2024, avait déjà alerté sur la surpopulation et la précarité des prisons béninoises, soulignant des cas de privation arbitraire de liberté et d’absence d’accès aux soins.
Un dossier aux répercussions régionales
L’affaire Sossoukpè soulève des interrogations plus larges sur la protection des journalistes et des réfugiés en Afrique de l’Ouest. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a récemment adopté plusieurs résolutions en faveur de la liberté de la presse, mais leur application reste inégale.
Des cas similaires ont déjà secoué la région : en 2022, l’arrestation de l’opposant ivoirien Pulchérie Gbalet avait suscité des critiques internationales ; en 2023, au Niger, plusieurs journalistes avaient été détenus pour avoir couvert des manifestations.
Pour un juriste basé à Dakar, « l’affaire Sossoukpè est emblématique : elle teste la capacité des États ouest-africains à respecter leurs engagements internationaux, notamment en matière de droits humains et de protection des réfugiés ».
Vers une escalade judiciaire et diplomatique ?
Le collectif d’avocats affirme se réserver le droit de saisir les juridictions internationales, y compris la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. Ils espèrent également mobiliser les partenaires européens, alors que la France et l’Union européenne financent plusieurs programmes de coopération judiciaire en Afrique de l’Ouest.
Pour l’heure, ni le gouvernement ivoirien ni l’exécutif béninois n’ont officiellement réagi aux accusations formulées par la défense. Mais la pression internationale pourrait rapidement s’accentuer, à mesure que le dossier attire l’attention des ONG et des médias.
Pour rappel, le chroniqueur béninois Steve Amoussou, a été enlevé à Lomé en août 2024 puis transféré de force au Bénin. Ses ravisseurs ont été «condamnés», mais lui demeure détenu à la prison civile de Missérété, poursuivi pour plusieurs chefs d’accusation liés à ses activités en ligne. Son sort, parallèle à celui de Comlan Hugues Sossoukpè, illustre la répression croissante contre les voix critiques et la fragilisation de la liberté de la presse au Bénin.
Une affaire test pour la démocratie en Afrique de l’Ouest
Au-delà du sort individuel de Comlan Hugues Sossoukpè, cette affaire interroge sur l’avenir de la liberté de la presse, de la protection des réfugiés et de la crédibilité des institutions judiciaires dans la région.
Les semaines à venir seront déterminantes pour savoir si la mobilisation juridique et médiatique pourra inverser le cours des choses. Mais déjà, l’affaire Sossoukpè s’impose comme un révélateur des tensions entre pratiques politiques et exigences démocratiques en Afrique de l’Ouest.
